Les rues de Bordeaux étaient froides et sèches. Il devait pas être plus de 18h, mais il faisait aussi nuit que là d'où je venais. On devait être en début d'année. C'était étrange de recroiser enfin de vrais passants. Des gens normaux. Beaucoup avaient les yeux ternes, cela dit, comme s'ils ne partageaient pas ma satisfaction d'être de retour à la maison. J'ai repensé à ce qu'avait dit Soda. Deux mecs se battent dans une rue passante, des chiens aboient, des oiseaux chantent, un couple d'ados s'embrassent. Le réel, quoi. Dans toute sa rassurante platitude. Pas d'épée qui m'attend dans un coin, pas de monstres qui rôdent, à affronter et à utiliser comme moyen de locomotion. Tout est outrageusement normal et ça me fait un bien fou.

 


J'étais en train de me dire que j'avais aucune idée d'où j'allais quand mon téléphone a sonné dans ma poche. Lola me disait qu'elle était déjà à la clinique, qu'elle m'attendait, que je t'étais en retard. 

Ca a déclenché un souvenir. Un ami de mon père, prof de philo comme lui, était enfermé dans un HP pour une raison qu'il avait pas voulu me dire. Ce type m'a donné certains des meilleurs cours de ma vie, en Terminale, et il fait quasiment partie de la famille. Mon coeur et mes dents se sont serrées alors que je me demandais aussi comment j'avais pu oublier un truc pareil. Est-ce que je suis vraiment de retour dans le réel que j'ai quitté ?

Pas le moment de penser à ça, mon prof a besoin de moi. Je vais le sortir d'ici. J'ai fait un crochet par un bureau de tabac pour acheter des clopes, un briquet et des chewing-gums. J'allais en avoir besoin. 

J'ai pris quatre rues et suis entré dans la clinique sans parler à personne. Avant de me rendre compte que j'étais pas comme ça d'habitude, j'étais déjà dans les couloirs gris-rosés à chercher Lola. 
Un type en train de manger une pizza dont le visage m'a vaguement rappellé quelqu'un m'a tapé du regard.

- Votre prof est dans la 115.

- Merci.

Même pas le coeur à lui demander qui il est, et encore moins comment il sait que je cherche un prof. On réagit tous de façon absurde parfois. D'un pas aussi déterminé que flippé, je trace vers sa chambre. J'enlève mon écharpe et la tripote nerveusement. La vision de mon prof privé de ses bras est assez choquante. 

- Bonjour monsieur. Vous tenez le coup ?

- La question est pas là, Pierre. Ce qui importe, c'est si le monde ! tiendra le coup.

- Pardon ?

- T'as très bien entendu. Ca fait plus de deux siècles que l'homme fait plus de merdes que de merveilles. Il court droit à sa perte, à force de parasiter le monde qu'il croit posséder. Sois gentil, enlève moi ma camisole, je me croirais chez Platon, dans sa foutue caverne.

-Vous êtes sûr ?

- J'attaque les bons élèves que quand ça permet de sauver le monde. Si je le faisais sans raison, ça leur en donnerait une bonne de me garder ici, et je suis pas assez fou pour leur laisser ce plaisir.


- Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi vous êtes là ?

- Ton père t'a rien dit ? Tant mieux. Ca me laisse le temps de t'expliquer. Mais détache-moi d'abord. 

J'ai défait ses trois lanières.

- Où est Lola ? 

- Ouais, elle est venue. Partie chercher du café. On a pas beaucoup de temps.

Il est allé chercher sa sacoche et en a tiré un imposant dossier.

- Tu te rappelles de ton pote Sébastien ?

- Bien sûr. On est toujours amis.

Il était le seul à le comprendre. Les deux restaient souvent pour parler à la fin des cours, parfois pendant des heures. J'ai jamais su de quoi.

- Eh bien si j'ai raison, je l'ai empêché de déclencher la fin du monde.


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J'essayais de garder mon calme, mais sans pouvoir l'expliquer, je savais que considérer ses mots, au placement si altéré soit-il, comme ceux d'un homme fou à lier était une erreur à ne pas commettre. Ce type a toujours été beaucoup trop intelligent pour pouvoir devenir fou, quelles que soient les circonstances. Ses yeux fatigués et cernés parcouraient ses notes à toute vitesse. La lueur dont ils brillaient était celle de l'homme de pensée passionné, pas d'un fou furieux. C'était évident.


- J'ai été très intéressé par le cas de Sébastien, et bien que ça aille contre les lois de mon métier, j'ai commencé à enquêter sur lui. Vu ce qu'il me disait, j'y ai été obligé. Je me suis arrangé pour rassembler le maximum de données sur lui, par tous les moyens. Je savais du fond de mes tripes qu'il n'y avait que moi qui pouvais le faire. C'était une obligation, pas une obsession, mais je peux pas t'empêcher de me voir comme un fou furieux, alors que je ne suis qu'un homme fatigué qui a fait ce qui lui semblait juste. J'en ai trop découvert et j'ai payé le prix fort. 


J'avais aucune idée de quoi il parlait, mais je l'ai laissé poursuivre. 

- Sébastien a toujours été bizarre, pas vrai ?

- Ca ouais. Mais c'est quelqu'un de bien.

Il a retenu quelque chose. Un court silence, puis il a repris.

- Sébastien est devenu schizophrène par son propre choix. Il a découvert un autre monde et à choisi de garder un pied dans chaque. C'est comme ça qu'il s'est approprié une entité. Enfin, qu'il s'est lié avec. Un TDI, diraient les psys. Ca plus la schizophrénie, c'était la réclusion assurée. J'ai essayé de l'aider, et j'ai vite compris que ce monde qu'il a découvert était pas le fruit de son esprit et qu'il existait bel et bien. Son discours mettait en cause un "ailleurs" décrit par bien des philosophes, et collant parfaitement avec le concept socratique du monde des idées. L'idée globale est que cet ailleurs est composé d'un ensemble d'univers parallèles, et que le coeur des hommes, dans le sens de l'âme, en réalité, soit la porte qui y mène. Sébastien étant un garçon très sensible, il y a facilement accès. Tu comprends ?


C'était comme si je me prenais toutes les pièces d'un puzzle dans la face et dans le bon ordre. La porte s'est ouverte avant que j'aie pu répondre quoi que ce soit.

- Ah, t'es là. 

- Salut.

- Je vous dérange pas ?

- Non, du tout, tu tombes bien, dit-il avec un sourire en attrapant un gobelet de café du plateau que Lola lui tendait.

- Qu'est-ce qu'il raconte ? me glissa Lola à l'oreille.

Je lui fis signe de se taire.

- Vous allez penser pareil qu'eux. Que tout ce que je peux dire n'est qu'un tissu d'absurdités pour justifier ce que j'ai fait.

Il parlait tout bas, de plus en plus faiblement, presque dans sa barbe.

- J'avais pas le choix...

- Mais qu'est-ce que vous avez fait ?

Il m'a regardé sans parler. 

- Viens, m'a dit Lola. On doit y aller.

Pas la peine d'insister, me suis-je forcé à penser. Rationnaliser. J'ai un plan B.

- Merci d'être passés, ça m'a fait chaud au coeur. N'oublie pas les cours pour ton père, Pierre.

Il a étiré ses lèvres en un sourire. 

- Oui, merci pour lui. 

J'ai pris le dossier sur Seb en lui rendant son sourire.

Le mec à la pizza avait disparu sur le chemin du retour.

- Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

- N'importe quoi. Tu lui as parlé, toi ?

- Pas vraiment. Quand je lui posais des questions, il répondait à côté. Il s'est mis à parler tout seul un moment, ça m'a gênée, alors je lui ai proposé d'aller lui chercher des cafés en attendant que tu arrives.

- D'accord. Ca a dû être dur pour toi. Je dois aller chez mon père pour lui rendre ça. Je te retrouve à la maison.

- On fait comme ça.

On s'est embrassés et on a pris chacun une direction opposée. J'ai allumé une clope pour me préparer. Arrivé à la moitié, je me suis retourné pour vérifier qu'elle était bien partie. J'avais pas besoin de témoins.

J'ai trouvé un coin tranquille, sur les marches à l'arrière de la clinique, et je me suis plongé dans le cas de Sébastien. Tout était là. Des preuves par milliers. Photos, citations, liens avec des théories appartenant autant à la mystique Perse qu'à Socrate ou Nietzsche. A en juger par les rares passages d'hommes de ménage à mes côtés, je suis devant l'entrée du staff.

Au bout d'une heure de lecture frénétique et d'un nombre incalculable de cigarettes fumées, j'avais totalement changé mon point de vue sur Seb. Pourtant, des dizaines de questions m'obsédaient.

Il m'est apparu clairement qu'il était temps pour mon plan B. J'y étais prêt depuis le début, mais j'avais maintenant de toutes autres raisons de le faire. 

[Wife Of Pi / Monsters]

Je me suis retourné et introduit dans la clinique de la plus simple des façons. Les couloirs étaient vides. Pression. J'ai pris un chewing-gum, poussé la première porte à ma droite et me suis retrouvé dans un placard à balais. Parfait.  Un bruit. Merde. Aperçois un carton sur une étagère à ma droite. La porte s'ouvre, rapide coup de coude, je me roule en boule. Le carton tombe autour de moi. Bruit métallique, pas traînants, porte, pas traînants. Je respire. Pose le dossier derrière des balais qui n'ont pas été utilisés depuis des mois, à en juger par leur état.
 Attrapé un flacon de détergent et l'ai mis dans ma poche. J'allais sortir quand j'ai vu un uniforme de technicien de surface. Encore plus parfait. Les cheveux cachés par un bonnet transparent et la bouche sous un masque, je peux me permettre de prendre tout un chariot avec moi, et l'ascenseur direction le premier étage.

 

Je m'en sers pour ouvrir une porte battante en sifflotant et saluant mes collègues. Au bout de 5 minutes à tourner dans l'hôpital, je trouve les toilettes. Un coup d'oeil rapide pour m'assurer que personne ne m'ait vu et je m'y engouffre. Je sors le chewing-gum de ma bouche et l'aplatis de façon à ce qu'il soit assez fin mais puisse couvrir un point large d'au moins cinq centimètres de diamètre. Je l'applique sur l'unique détecteur de fumée de la pièce. Trop facile.

Je bloque la bonde d'un lavabo et le remplis de détergent, puis sors une clope et mon briquet des poches sous mon déguisement.

"Le dossier", me dis-je. 

Je fume, concentré et pensif. Je n'ai pas beaucoup de temps. Environ cinq minutes. Trois devraient suffire, mais on est pas à l'abri d'un imprévu. 

Bon. Je tire une dernière bouffée et jette ma clope dans le détergent. Une énorme flamme prend tout de suite. Je jette ma blouse dedans pour étouffer un peu le feu et m'offrir un peu plus de temps. Je rajoute le bonnet et le masque de façon à faire un visage. La classe.

Sortie discrète par la gauche, la fumée ne doit pas se voir. Je passe à bonne distance des gens en espérant que l'odeur de la cigarette couvre celle de la fumée. Normalement c'est le déguisement qui en a pris la majeure partie, mais j'ai pas pensé à vérifier et si je le fais maintenant, ça risque d'être suspect. Les nez se froncent, les yeux se plissent,  les têtes se retournent. S'ils sont pas trop cons, dans 30 secondes c'est cramé. La 115 n'est plus très loin. Continuer à marcher normalement, éviter un regard sur deux, donner l'impression d'appartenir au troupeau à contre-courant duquel j'avance. C'est la partie facile, pour le moment. 115. J'ouvre la porte sèchement.

- Il faut qu'on parle.

Il m'a regardé sans rien dire, pas vraiment surpris, mais pas complètement hébété non plus.


Il allait peut-être dire un truc, je sais pas, il avait la bouche ouverte, mais c'est à ce moment-là que l'alarme s'est déclenchée. Des idiots, donc.

Rapide coup d'oeil par l'entrebaîllement de la porte pour vérifier. Des idiots, oui. Tous en train d'halluciner face à leur salle de bains qui prend feu. 


- Venez.


Je l'ai attrapé par le bras et l'ai traîné vers la sortie de secours qui n'allait recevoir du monde que dans quelques minutes. Je l'ai regardé par-dessus mon épaule. Il avait l'air effrayé. Encore dix secondes. J'avance le plus possible.

L'alarme retentit, il sursaute, elle me vrille les tympans. Il commence à être lourd. Je regarde derrière moi. Absolument personne ne nous a remarqués. J'ouvre la porte d'entrée du pied et nous précipite le plus loin possible. Il y a une sorte de petit terrain ressemblant vaguement à une forêt.


- Vous savez grimper aux arbres ?

- Hein ?

Yeux grands ouverts + grimace hallucinée. Ok.

- Faites le tour et trouvez une voiture sous laquelle vous planquer. Je vous rejoins dans deux minutes.

- Quoi ?

Son expression s'intensifie. Je le pousse par l'épaule pour le motiver et bondis dans l'autre sens. Je reste accroupi la plupart du temps. Il y a des médecins et des membres du personnel qui sortent de la porte principale de temps en temps. On dirait qu'ils hésitent à appeller la sécurité. J'en reviens pas. Plus de dix ans d'études et pas le moindre esprit logique. 

Je trouve un chemin jusqu'à l'entrée de service que j'avais déjà utilisée. L'alarme n'a toujours pas été coupée. Ils sont consanguins ou quoi ?
C'est plus calme dans la buanderie. Je récupère le dossier et me barre aussi vite que possible.


- Vous voilà.

Non, c'est une blague.


- Vous savez, je savais que quelqu'un essaierait quelque chose. Ces jeunes...


Non, c'est vraiment une blague, là ?


- "C'est pour ça que je n'ai pas coupé l'alarme ni appellé la sécurité." J'ai lancé le dossier à plat, comme un frisbee, entre le médecin de tout à l'heure et moi. "Mh ?"


Merde.


-Je me suis dit que ce serait plus facile pour vous trouv-


Pas besoin, en fait, ce type est sa propre diversion. Je lui envoie mon poing dans le maxillaire supérieur et enchaîne avec l'autre. Claques sur les oreilles pour étourdir / vengeance de l'alarme de tout à l'heure. Le pousse du pied, ramasse le dossier, cours.

Me retourne pour vérifier qu'il ne s'est pas relevé. J'évite de justesse une voiture. La suivante est un pick up, je saute dedans et me colle à plat ventre. 15 interminables secondes. La voiture freine, je m'en vais discrètement. 

Trouver rapidement un point couvert qui me donne une vue dégagée sur les roues des voitures a pas été une mince affaire. 

- Hé !

Je me suis retourné, le poing armé.

- Ha ! 

J'ai failli frapper mon prof.

- Tu croyais vraiment que j'allais rester allongé par terre à t'attendre ?

Rapides regards autour de moi.

- J'imagine que vous êtes pas garé ici ?

Il s'est mis à rire. On était pas loin de l'entrée. Cabine sans tain, donc forcément au moins deux personnes à l'intérieur, et qui dit deux personnes, dit deux écrans, et très certainement notre signalement. Hors de question de passer par là. Plus possible de se déguiser, pas le temps d'attendre un autre pick up, pas la possibilité de miser sur la proba qu'un autre apparaisse, d'ailleurs; réfléchir, réfléchir, trouver une solution. Se cacher dans la haie ? Faire le mur ? 

- Il y a un bus, le désigna-t-il du menton.

- Faut pas se faire remarquer, vous avez de quoi payer ? demandai-je en cherchant la sécurité qui n'allait pas tarder à apparaître.

- Tu déconnes ?

- Alors c'est mort, faut trouver autre chose.

- (ON A PAS LE TEMPS !) murmura-t-il très fort en m'attrapant par le bras et en se mettant à marcher très vite.

- ARRÊTE !

- (MAIS VOUS ÊTES FOU ??)

- CA VA PAS SE PASSER COMME CA ! VIENS AVEC MOI !

Je crois comprendre ce qu'il essaie de faire. Ma main au feu que ça marchera jamais.

Tout le monde se braque vers nous. Yeux inquisiteurs, soupirs honteux, blabla humain. Peut-être pas suffisant. Je sors une cigarette, il la fout par terre d'une baffe.


- TU VEUX UN CANCER, C'EST CA ? J'VAIS T'EMMENER VOIR UN COLLEGUE ONCOLOGUE, TU VAS VOIR CE QU'IL VA TE DIRE !


Les regards nous quittent. La sécu qui arrivait nous passe complètement au-travers. Je vais pour ramasser ma clope, mais il a poussé la conscience professionnelle à l'écraser et j'avais pas fait attention. J'ai soupirâlé et suis monté dans le bus, mon prof sur mes talons.


Plaqué mon dos à la vitre de plastique à côté des portes et expiré un grand coup. J'hésite à lui faire discrètement signe de se taire, mais l'envie est trop forte :

- C'était très beau, doc. 

- Ca t'a plu ? dit-il en riant. On dira ce qu'on voudra, mais la science, c'est avant tout des expériences sur le terrain !

Je me suis marré aussi. Grosse décompression. Mais en filigrane se fige l'impression qu'une fois le bus quitté, le cinéma sera terminé et que le ton redeviendra grave. 

- C'était risqué, dis-je doucement.

- J'ai confiance en l'effet du témoin. Plus le temps passe, plus les probas sont faibles. 

- C'était quand même très risqué.

- Ca nous aurait pas explosé à la gueule quand même. J'suis médecin, merde !

On s'est encore marrés. Je commençais à sentir une puissante contradiction dans mon estomac, et le malaise qui la suivait n'annonçait rien de bon.