Dimanche 6 mars 2016 à 1:28


D'abord la fin du monde, ensuite un bar psychosant, et maintenant des réalités alternatives à teneur garantie en monstres lovecraftiens. J'avais pas vraiment le choix. Si je voulais rester un tant soit peu l'acteur de ma destinée, il me fallait les explorer, au mépris de ma santé mentale. Je vous demande pardon de venir casser la narration comme ça, mais j'ai besoin de résumer brièvement les évènements précédents avant de vous ramener avec moi au milieu de la cour pluvieuse de mon ancienne prépa.

Eau glacée, nuages noirs, vent violent. On est en plein dans le ton. J'avoue que j'aurais eu beaucoup plus de mal à accepter l'existence de monstres aussi difformes sous un soleil éclatant. 

Soda gardait les yeux fixés en l'air. En plein milieu de la cour, immobile, concentré dans sa lecture du ciel, il me donnait l'impression de ne pas vraiment bien comprendre ce qui était en train de se produire. 

Ah, il était beau, mon guide démoniaque à la peau rouge, orangée et sombre, mon psychopompe au corps parcouru de lignes noires, mon directeur de thèse sur la métaphysique des univers parallèles, à mater le ciel comme s'il allait lui envoyer un SMS.


Essayant d'oublier ma peur, j'ai sorti une clope et commençai à explorer la prépa en quête d'indices plus tangibles, prêt à prendre mes jambes à mon cou à tout moment. Je voulais mettre un nom sur cette réalité. Connaître sa nature. Je pouvais tout aussi bien être dans une illusion que je ne le saurais pas sans me livrer à un examen plus poussé. Hors de question de me laisser manipuler, et tant pis si mon coeur essaie de s'arracher tout seul.

Aucune idée de quoi chercher, alors j'ai essayé de tout regarder. De tout toucher, renifler, tester. Vérifier que les portes étaient réelles, qu'elles ne menaient pas sur un trou noir au bout de trois ouvertures/fermetures, ce genre de choses. J'ai rien trouvé, sauf un truc particulièrement bizarre en forme de tourbillon en plein milieu d'un couloir, comme un courant d'air ascendant, tournant sur lui-même, traversant le sol et le plafond sans pour autant les perforer.

- Qu'est-ce que tu fous là ? 

Je me suis retourné.

- Qu'est-ce que ça fait si je vais là-dedans ?

- Probablement rien. Sûrement un noeud matriciel. Allez, viens avec moi, on va sortir d'ici.

- Tu sais où on est ?

- .... Non.

- Et pourtant tu sais quoi faire ?

- Parce que c'est évident.

- Autant pour moi, je croyais que t'avais lu la réponse dans le mouvement des nuages.

- Carrément. Il faut sortir d'ici. 

- Merci Soda, heureusement que tu es là.

- Pourquoi tu me sarcasmathes comme ça ? Tu le connais, le code, toi ?

- Bien sûr que non, et toi non plus.

- Ha-ha ! Si.

- Et c'est le ciel qui te l'a donné.

- Mais ouais bordel. Allez, viens avec moi.

Il m'a attrapé par le bras pour me traîner tout blasé vers le bâtiment servant d'acceuil, entre la cour et les portes magnétiques servant d'entrée/sortie à tous ces élèves passés de vie à prépa. J'ai toujours trouvé que c'était une sécurité exagérée, et c'est pas à l'heure de la fin du monde que je vais réviser mon jugement.

- Tu m'expliques pourquoi tu défonces pas simplement la porte avec tes superpouvoirs de démon ?

- Je t'ai déjà dit qu'on jouait pas avec la réalité.

- Je te parle de casser une porte, pas de plier l'univers en deux.

Pour toute réponse, Soda tapa un code à 8 chiffres.

- Tu t'es planté. Y'en a que 7.

La porte me contredit en s'ouvrant en grand.

- Y'en a toujours eu 7. Je le sais, le gardien m'a soûlé avec ça, une fois où je suis sorti de khöl en avance.

- On est pas dans exactement le même monde que le tien, il faut croire. C'est peut-être parce que ton monde n'existe plus.

Je déteste l'ironie froide et condescendante.

- Du coup on peut pas y être. Parce qu'il existe plus. 

Et ce type.

- Oh, c'est peut-être pour ça que j'ai passé une demie-heure à t'expliquer le fonctionnement des réalités alternatives.

Pourquoi je suis obligé de le supporter ?

- J'ai faim.

Fournissez-moi en Valiöm.

La porte d'entrée s'est mise à s'ouvrir en grinçant, comme si personne ne l'avait actionnée depuis des décennies. Soda et moi avançâmes vers une rue déserte qui m'était outrageusement familière pour l'avoir empruntée pendant deux ans. Des dizaines de monstres similaires à celui que nous avions précédemment rencontré la remplissaient, ce qui suffisait à me prouver que nous n'étions pas dans mes souvenirs, mais bel et bien dans un monde dont je ne connaissais rien à part l'enveloppe.

La peur fit son grand retour au fond de mes tripes. Mon coeur battait trop fort pour que je puisse réussir à entendre ce que Soda me hurlait.

Les stries sur son corps étaient devenues brillantes. Il fit encore plus la gueule et se jeta dans la foule sans prévenir, sautant sur les monstres, bondissait dans tous les sens, beaucoup trop vite pour que ni moi ni eux ne puissions comprendre quoi que ce soit. Ils tombèrent un à un, parfois deux par deux, sous les coups de Soda, qui semblait les trancher par le biais d'ondes spectrales et autres griffes subitement apparues, alors que je restai là, catatonique et impuissant.


Les monstres venaient par vagues incessantes à tel point que Soda finit par se retrouver littéralement submergé par ces créatures 5 fois plus grandes que lui qui se jetaient sur lui avec la cohérence d'une mêlée de rugby vue par un non-initié. Il disparut, perdu dans un fatras de corps et de bras monstrueux emmêlés, le corps probablement écrasé par la masse de ces horreurs défiant les lois de la nature.

Qu'est-ce que je fais, moi ? Je me rajoute à la boucherie avec l'espoir qu'il soit en fait juste en train de faire une sieste sous un amalgame de monstres terrifiants qui semblent n'avoir qu'une idée en tête, nous défoncer la gueule ?

Si j'étais capable de bouger le moindre muscle, cette question aurait pu avoir un sens, voire même une pertinence, dans le cas où mes jambes eûent répondu aux injonctions de mon cortex. Mais rien à faire, j'ai beau gueuler à mon corps de pas rester là, il s'obstine à ne pas m'obéir. 
L'impuissance puissance trois millions.

Un cri déchira le ciel et me sortit de mes complaintes. Autour de moi, tout s'assombrit. Des ondes rouges et noires convergèrent vers la mêlée absurde qui avait englouti Soda. Le ciel se déchira une deuxième fois, par le son le plus formidable qu'il m'ait jamais été donné d'entendre.

Soda était à nouveau debout, entouré d'une énorme aura noire et rouge, qui l'enveloppait et tournait autour de lui, se déformant dans tous les sens, déchirant les monstres à une vitesse folle.

Bientôt, les survivants reculèrent, établissant une sorte de périmètre de sécurité tacite entre eux et Soda.

- Viens !

Il était à une vingtaine de mètres de moi, et semblait plus fort que jamais. Les espèces de pointes qu'il avait derrière les oreilles en temps normal étaient devenues des cornes et une paire de grandes ailes noires avait déchiré son chemisier. Plié en deux, brisé de partout, il chancelait vers les monstres, qui tentaient de fuir sans résultat, alors que Soda semblait pourtant au bout de sa vie.

J'ai fait un effort énorme pour bouger et me dépalcer vers lui. Tous les muscles de mon corps étaient trop mous et trop tendus à la fois. 

- Viens ! 

Je me battais contre moi-même pour avancer, évitant au maximum de penser à ce qui était en train de se passer sous mes yeux. Mes muscles me torturaient à chaque mouvement. La fin du monde s'annonçait très courte pour moi.

Au moment où j'entrai dans le no man's land entre Soda et les monstres, je réalisai l'ampleur de la scène. 

Ils venaient réellement de partout : De chaque bâtiment, de chaque rue environnante, à tel point que la ville toute entière en semblait infestée, et, même si Soda se battait de plus en plus sérieusement, je doutais fortement qu'il puisse tenir longtemps face à ces vagues inépuisables.

Il donna tout, se faisant derviche tourneur, tombant les écorchés par dizaines, mais il en arrivait à chaque fois bien plus qu'il n'en tuait. 

Le no man's land rétrécissait, et je n'arrivais plus à bouger face à l'exponentiel surnombre des créatures, j'avais mobilisé trop de forces, mon dos et mes jambes me tuaient à petit feu, et ces créatures étaient trop grandes, trop horribles et trop nombreuses.

L'un d'eux me fit face, me dominant de toute sa hauteur et me donnant l'occasion de me plonger dans le vide hagard de son oeil unique, vitreux, et disproportionné, occupant la quasi-totalité de son crâne. Je crevai sous la peur d'être écrasé par un monstre dont la simple existence me dépassait. Peur du bras qu'il avancait vers mon visage, en équilibre sur l'autre, dans une posture aussi ridicule que terrifiante. J'allais mourir. C'est en général dans ce genre de situation que notre cerveau reptilien nous envoie une bonne dose d'adrénaline dans le cortex.

- Qu'est-ce que vous êtes ??!!! réussis-je à artikhurler dans un dernier acte d'instinct de survie.

Le bras du monstre tomba d'un coup à mes pieds, dans un bruit d'os brisés, tranché net par un gros sabre tombé du ciel.


Sans réfléchir, j'ai attrapé le sabre et l'ai sorti de la route où il s'était planté, misant tout sur un afflux continu d'adrénaline pour défendre chèrement ma peau. Ce sabre était étrangement léger pour une arme aussi grosse. Je me suis mis en garde du mieux que j'ai pu, et bien que j'aie un niveau assez honorable en Kendo, elle n'était pas si convancante que ça, beaucoup trop raide.

J'ai levé le sabre au-dessus de ma tête du plus vite que j'ai pu et je l'ai abattu de toutes mes forces sur la tête de l'écorché, écrasée sur le sol, qui me lançait un regard presqu'emprunt de pitié. Son corps disparut d'une manière étrange, mais relativement familière à toute personne ayant un jour joué à Final Fantasy X. Des dizaines de boules lumineuses de taille variable émanèrent de son corps, donnant à sa mort un côté incroyablement propre.


Je n'ai jamais vraiment été un homme d'action, ni un grand sportif, je me suis toujours contenté des attributs que la nature m'avait donnés à la base; du coup, je n'ai pas la moindre idée de l'effet des sécrétions surrénales sur mon expérience de la réalité. Toujours est-il que la peur commença à me quitter, et un sentiment de victoire possible me fit frissonner. J'allais peut-être vivre, finalement, et cette idée m'était foutuement agréable.


Ragaillardi, je repris une garde un peu plus stable et fonçai dans le tas avec toute la détermination que je venais de retrouver, probablement grâce à la molécule à laquelle je n'arrête pas de faire référence. On se posera la question du courage plus tard. Les rafales de magie de Soda faisaient des ravages dans les lignes, quant à moi je n'étais plus que fureur de survivre. Plus je frappais, plus mes coups étaient puissants, plus je prenais confiance en moi et plus ces corps déshumanisés tombaient, ne laissant plus qu'un nuage de sphères de différentes couleurs derrière eux.

La peur disparut, remplacé par l'instinct primaire que je devais casser ces monstres pour pouvoir m'en sortir. Que ces saloperies me barreraient toujours la route et qu'il ne serait jamais question de fuir, que les seules options étaient désormais le combat ou la mort. 
J'avais beau être beaucoup moins fort et expérimenté que Soda, les créatures disparaissaient nettement plus vite depuis que j'avais commencé à me battre. On était en train de s'en sortir. On allait vivre. J'avais peut-être changé la donne. J'en étais au point de presque remercier un éventuel Dieu d'avoir créé l'adrénaline.

Le tumulte du combat se calma peu à peu. Les écorchés avaient cessé de venir, et ceux qu'il restait tombaient de plus en plus vite. Bientôt, la rue fut complètement vide, et un lourd silence s'abattit.

Le ciel s'éclaircit légèrement, la nuit était tombée. La lame de mon sabre se mit à briller d'une lumière vive avant de disparaître de ma main.

Choqué par tout ce qui venait de se passer, je me tournai vers Soda, qui avait repris son apparence habituelle. Je tentai de reprendre mon souffle. J'allais avoir un peu de mal à m'habituer à ça.

- Qu'est-ce que c'était ?

- Est-ce que ça va ?

- Réponds-moi ! C'étaient quoi, ces monstres ?!

- Juste des monstres, t'emballe pas. Ceci dit j'suis surpris qu'il y en ait eu autant et qu'ils aient été si forts. C'est plutôt louche.

- Est-ce que tu serais pas en train d'essayer de me dire que non seulement j'expérimente la fin du monde sans qu'on m'ait demandé mon avis, mais qu'en plus, on veut ma mort ?

- Exactement. Et la mienne aussi, sans doute.

- Mais c'est qui, ce "on", bordel ?

- J'aurais tendance à dire Shell Haven. Mais vu que je bosse pour eux, ça me paraît assez peu probable. Ou alors très étrange...

- QUOI ???!!!

- Du calme. Il est possible que ce soit autre chose. On n'en sait rien pour le moment, alors tiens-toi tranquille, d'accord ?

- Qu'est-ce qui est assez puissant pour vouloir voir ta mort ? T'es un démon, merde ! T'es pété de superpouvoirs, t'es une force du bien -même si t'es un démon, et que je comprends pas la logique, mais on va dire qu'on s'en fout pour le moment. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien te vouloir pour aller jusqu'à essayer de te tuer ?

J'étais complètement largué, du coup j'ai hurlé de frustration et d'incompréhension. Des monstres dans une ville fantôme, une épée qui me tombe quasi-littéralement dans la main et qui disparaît après un combat incroyable contre des dizaines et des dizaines de monstres énormes, le tout à côté d'un démon increvable et qui en plus brille dans le noir.

Et comme si ça suffisait pas, je pense n'importe comment à cause de l'état de choc. Y'a pas à dire, la fin du monde, c'est quelque chose, même quand elle prend cette forme et que tu n'as pas exactement assisté à un gros truc, comme un holocauste nucléaire, qui t'indique avec certitude ce qu'il en est. D'ailleurs peut-être que notre monde existe toujours et que tout ce que je vis depuis le concert n'est qu'une gigantesque illusion ?


Soda commença a lever la tête, les yeux crispés dans un regard réflexif.

- Le temps bouge.


- Et je suis à peu près sûr que tu parles pas de la météo. 

- Tu es sans doute mort sans jamais avoir existé, ce qui expliquerait ce qu'on est en train de vivre ici.

- Mais pourquoi ? Comment ?

- Parce que le temps n'a jamais été quelque chose de fixe, et qu'avec toutes vos exactions, il est en train de se modifier.


Mercredi 9 mars 2016 à 0:26

Où on retrouve le deuxième personnage qu'on avait laissé devant un fauteuil qui se retrournait. Bon, il a un peu pris la poussière, et vous l'avez sûrement oublié, depuis le temps, mais il s'agit de Sébastien, qu'on avait laissé à la fin du chapitre 6 avec un flingue dans la main.

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Le fauteuil me faisait face, d'un rouge éclatant de propreté. Il n'y avait rien d'autre dans la salle. Les murs étaient aussi rouges, mais paraissaient presque ternes à côté. Une étrange musique emplit la pièce. Douce et mélodieuse, triste et accaparante. Je me sentais seul comme jamais, mais c'était trop réel pour un rêve. Plus la musique progressait, plus la solitude montait, dans une intensité émotionnelle insupportable de mélancolie. Je m'assis sur le fauteuil et sentis quelque chose dans ma poche. Un flingue. Le flingue du malabar de la sécu. Je savais même plus pourquoi je l'avais ramassé. Je me levai de la chaise et observai les murs, à la recherche d'une quelconque sortie pour éviter de partir en crise d'angoisse, mais rien. Pas la moindre fissure dans le mur. Une belle musique calme emplit soudain la pièce, du genre que je ferais écouter à mes enfants si jamais un jour j'avais voulu en avoir.

Merde. J'vais finir par étouffer et mourir ici, si ça continue, la tête emplie de notes magnifiques à faire couler mes larmes depuis le fond de mon âme, me renvoyant à ma propre incapacité à l'équilibre. Le bonheur tordu de la tristesse m'envahit, et avec lui, l'envie de ne plus être moi. Assez de ce personnage stupide qui me fait cavaler malgré moi n'importe où. "Sébastien, la seule chose qu'il sait faire, c'est la musique. Autant dire rien." C'est ce que pensent mes profs depuis le lycée, et ils se sont rarement gênés pour me le dire. Peut-être qu'au fond, ils avaient raison : je ne suis qu'un bon à rien. Même pas à remplir ma mission après la fin du monde, pour laquelle j'ai pourtant été préparé depuis des années. On peut vraiment pas compter sur moi.

Aucune sortie, et les issues de secours ne mènent nulle part. Mais tant pis.

Je me suis rassis, contemplant le flingue dans ma main. Assez gros pour être lourd et assez lourd pour être mortel.

Je l'ai pointé sur ma tempe et appuyé sur la détente.

Solenne est ma meilleure amie depuis que j'ai 5 ans. Je la connais mieux que personne et pourtant, une myriade de choses la concernant m'échappe. Elle pourrait en dire autant de moi, si jamais elle savait. Aucun de nous ne sait ce que l'autre sait. On s'échappe mutuellement. Ca me rappelle la guerre froide écologique dont on nous a tant parlé en cours d'Histoire, cette guerre sans morts qui conduit à l'annexion de la France par la Suède, bien avant notre naissance, apportant avec elle entre autres l'adoption d'un régime alimentaire végétalien. La course à la connaissance, l'heure de gloire des informateurs, la coalition des détectives...

Mais pourquoi je vous ressors mes cours de collège alors que je suis en train de me suicider ? Est-ce que ça a seulement un sens ?

Peu importe. Tout ça sera bientôt fini. J'emmerde ce monde, et j'emmerde Lui, ainsi que tout ce dont il pouvait bien attendre de moi. La seule chose qui me manquera, ce sera Solenne et la team, cette famille qui gravitait autour de nous et dans laquelle nous gravitions aussi. Sans ça, je n'aurais pas tenu jusqu'à la fin du monde pour me refoutre en l'air. 

Dans mon ancienne vie, je passais la moitié de la journée à la fac, l'autre moitié avec ma mère, et une grande partie de mes soirées avec cette seconde famille. 
Bien souvent, ma mère me pressait d'aller répéter, de pas perdre mon temps avec elle, tentant de me faire croire qu'elle allait bien et qu'elle n'avait pas besoin d'autant d'attention, comme si on pouvait un jour se remettre de la perte d'un être cher.

Mais peu importe, tout ça allait bientôt être fini. Tout ce qui était vrai et important et profond et tangible cesserait bientôt de l'être, j'allais plonger dans l'inconnu, vivre des trucs au-delà du réel que je connaissais jusqu'à présent, et relativiser à mort sur tout ce que j'avais connu jusque-là. 

Peut-être que la vie n'est qu'un rêve que je quittai lâchement par la seule issue possible, m'enfuyant en silence, hors d'haleine et hors d'atteinte.

Notre première répète, la première d'une longue série, puis les galères pour démarcher des concerts, qui, un par un, de plus en plus beaux, devenaient ma drogue, ma raison d'être.


La même musique sublime emplissait l'endroit de ma mort. J'y voyais quelque chose d'épique, comme si ce moment ne saurait être ma fin; mais ça le sera, croyez-moi bien.

Un résumé de ma vie en un millième de seconde pour voir un échantillon des principales choses qui m'ont amené ici. 
La balle percute mon cerveau et je m'endors une dernière fois. Les issues de secours ne mènent jamais nulle part.

Jeudi 10 mars 2016 à 23:53



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Le concert avait dégénéré, me poussant à mettre la résistance de mon manche à l'épreuve sur les ombres qui émanaient du public et se jetaient sur la scène. Il allait peut-être se briser au prochain coup, j'en avais aucune idée, et je m'en foutais. Je voulais survivre, c'était tout ce qui m'importait. Et puis, il avait quand même résisté au coup de l'escalier, alors bon... On verrait ça plus tard, en attendant, je me battais contre ces ennemis hors de ce monde aux côtés de Pierrot et Solenne.

On avait tous les trois dégainé nos instrus pour improviser notre défense, et un rapide coup d'oeil vers la batterie m'indiqua que Seb avait disparu. Je rangeai ça dans un coin de ma tête. Je me demanderai où il est passé plus tard, si jamais on survit.
 

Je crus vaguement entendre un cri venant de la fosse et me retournai à temps pour éviter l'attaque d'une ombre qui venait de monter sur scène. Je l'ai renvoyée d'où elle était venue et tournai ma basse vers une autre menace, m'arrêtant pour reprendre mon souffle et croisant le regard de Solenne. Le temps s'arrêta alors que je me perdais dans ses yeux.
Dieu que cette fille est magnifique...

Je reportai mon attention sur le combat, mais le temps ne reprit pas son vol pour autant. Tout autour de moi, tout le monde était figé. Même ma Solenne. Tous bloqués dans des postures plus ou moins ridicules, fixant droit devant eux d'un regard vide.

Seuls les yeux de ma belle brillaient encore, d'un éclat irréel, à côté de tous ces corps vides suspendus autour de nous. Où était passé Pierrot ? Je le cherchai du regard, mais il avait rejoint Seb sur la liste des disparus. Les ombres avaient toutes 




Précédemment, dans "C'est n'importe quoi cette histoire" : Le temps s'est arrêté, je suis visiblement le seul à pouvoir bouger, Pierrot et Seb manquent à l'appel alors que Solenne est figée comme une statue de sel et ma main reste crispée sur ma basse comme si ma vie en dépendait. Et oui, ceci est un résumé à base de tentative désespérée de reprendre le contrôle pour ne pas finir comme eux. Tu la vois ma grosse simplification ?

Une chaleur agréable m'envahit soudain inexplicablement. Je descendis de la scène et commençai à me promener un peu partout dans la salle, à mon plus grand étonnement.

Tout était calme, silencieux. 

J'avais encore en tête la dernière chanson qu'on venait de jouer, Lenne & Paine. C'était un moment plutôt magique, en fait, si on exceptait le problème majeur avec le temps qui semblait logiquement impliquer que je me trouvais dans un flux temporel différent, si j'en croyais toute la SF que j'avais bu bouffer depuis mon adolescence.

Expliquez-moi pourquoi je ne flippais pas, maintenant. Parce que même si j'avais une théorie, aussi fumeuse et fictive soit-elle, je devrais logiquement me trouver dans un état de terreur avancée. Peut-être ne réalisais-je pas encore à quel point tout ce qui se passait était grave, que Solenne resterait peut-être figée comme ça pour toujours, que tout cet enchevêtrement d'évènements échappait peut-être à toute rationnalité et à toute possibilité de compréhension. Un truc de dingue qui impliquerait que la seule réponse sensée à ça serait de se bouger rapidement, ne serait-ce que pour s'assurer une survie, si éphémère soit-elle.

Non, j'en avais rien à foutre. J'étais même incapable de comprendre, d'intégrer, que ma Solenne ne bougerait peut-être plus jamais le petit doigt, et encore moins qu'on ne pouvait pas VRAIMENT appartenir à quelqu'un, pour des raisons pourtant évidentes. Ce qui m'était évident, c'est que la vie sans elle n'avait aucun sens ni valeur ni intérêt. J'étais prêt à abandonner tous les atouts dont la vie m'avait gratifié, ainsi que toutes mes expériences et ma bribe de lien avec le réel si Solenne cessait d'exister. J'aurais même joyeusement attenté à mes jours sur l'autel de la fin du monde pour voir si ça faisait déconner la réalité et sortir un réal d'hors-champ avec une casquette et un porte-voix qui aurait lancé un "ELLE EST BONNE, ON LA GARDE !!" tonitruant.

J'ai pas fait ça tout de suite parce que j'ai un instinct de survie. Ou une addiction terrible aux puzzles, énigmes, et autres incompréhensibilités. Choisissez l'option qui me fait le moins passer pour un dingue à vos yeux.

J'ai plongé dans ma tête parce qu'il me fallait un plan. J'ai pas eu à beaucoup creuser : je suis tout de suite tombé sur un souvenir datant d'il y a environ 58 minutes sur ma timeline (à supposer que la temporalité n'ait pas été altérée depuis et que j'aie bien compris ce que m'avait raconté l'homme au chapeau quand il m'a fait subir une putain de paralysie du sommeil) : Avant de monter sur scène, j'ai discuté avec ma dulcinée des inscriptions apparues sur ma basse. C'était pas elle. Pareil pour mon appart. Sûr que ces évènements sont forcément liés à une force inconnue elle-même liée à la fin du monde, même si je peux pas encore le démontrer et que du coup je sonne comme un paranoïaque conspirationniste (pléonasme).


Je commençai à courir dans tous les sens, parmi les gens figés, à la recherche de signes et de détails. Ne trouvant rien de probant ou de spécial, je reportai mon regard sur ma basse. De nouvelles lettres étaient apparues dans son dos.

  LENNE
            
Ok, ma basse s'est trouvé un prénom, visiblement. J'suis plus à ça près. Enchanté, mademoiselle. J'vous paye un Jack ?

Un grand bruit claqua, brisant le silence. Les battants de l'entrée s'étaient fermés à clé. Là normalement j'aurais dû faire un arrêt cardiaque. Au lieu de ça j'ai cherché du sens. Cette fin du monde avait été instiguée par quelqu'un, et ce quelqu'un attendait visiblement quelque chose de nous, puisqu'il nous avait envoyé un messager, ou qu'un de ses opposants avait jugé utile de nous prévenir. Ces portes qui claquent n'étaient donc pas plus effrayantes qu'un chemin subitement bloqué dans un jeu vidéo : Ce n'était pas par là qu'il fallait que j'aille. 

Allez, on espère tous que j'ai raison, et vous insulterez ma logique plus tard, mais spoiler, à la fin c'est moi qui ai raison. En attendant je suis parti dans la direction opposée, vers la porte de l'arrière-scène. Elle était fermée, mais celle d'à côté était ouverte.

Elle donnait sur les chiottes. 
Et merde.

Voilà pour le contenu des toilettes. Il y a une autre porte ouverte de l'autre côté de la scène, mais tant qu'à faire, j'essaie d'ouvrir celle-là.

Bloquée. Rah.

Un bon coup de basse dedans et le trou est suffisament large pour qu'on y passe tous les deux.

C'est la cuisine. Peut-être qu'il y a quelque chose de plus intéressant derrière l'autre porte, mais bon. Chaque chose en son temps.

Il y a quelqu'un.

Le petit Noir déguisé en cuisinier. Sans déconner.

- Tu vas tout de suite m'expliquer ce foutoir sans nom.

- Calme toi, et arrête de pointer ta guitare sur moi.

C'est pas une guitare, c'est une basse. Et une arme de destruction massive. J'avais même pas remarqué que j'étais prêt à lui en mettre un coup entre les dents. Bordel de merde de fin du monde.

- Je veux savoir ce qui se passe.

- Tu le sais déjà très bien. Je ne t'avais pas menti.

- Ouais, la fin du monde, merci, ça j'ai compris. Je te parle du bordel qui s'est passé sur scène.

- La compression temporelle.

- Développe.

- Le temps, c'est de la matière. Mettre fin à un set de réalités implique de comprimer le temps, et ce faisant, d'affaiblir les barrières avec les autres réalités. 

- D'où les ombres ?

- D'où les ombres.

- Qui étaient ?

- Des projections de vous-mêmes. Enfin, de vos "vous" alternatifs. Ce ne sont que des souffles quantiques attirés par les failles comme un courant d'air. Mais ils vous reconnaissent et cherchent à vous remplacer.

- Des versions alternatives de nos âmes ? On a affronté des projections de nos propres âmes ?!

- Oui... et non. C'est pas dit que ces "alter-ego" viennent d'un monde physique et tangible comme le vôtre. C'est probablement pour ça que c'étaient des ombres. Mais je te concède que c'est particulièrement impressionnant, surtout pour une première fois. 

- Si tu sais pour les ombres, c'est que tu nous as vus ! Tu étais là ! Pourquoi t'as rien fait, espèce de lâche !?

- Mon statut est compliqué. Je ne peux pas interagir comme j'aimerais. Je ne suis pas un gardien, et j'en suis désolé.

- Et c'est toujours pas toi qui as écrit ces trucs dans mon appart.

- Toujours pas. Ce que tu as à croire est différent de ce que tu crains. En fait, c'est même tout l'inverse. Mais tu as développé une paranoïa concernant le monde, et ça, c'est ton problème.

- T'es qui, à la fin ?

- Je ne sais toujours pas.

- Et le temps ? Il s'est arrêté, on est d'accord ?

- Oui.

- Et il faut quoi pour le faire repartir ?

- Je ne sais pas.

- Il me faut une bière.

- Dans le frigo, me pointa-t-il de la tête.

Je suis allé me chercher une mousse, ma basse dans la main droite, espérant que l'un d'entre eux allait m'apporter de nouvelles données.

- Tu te rends compte d'à quel point notre discussion n'a aucun sens ?

- Au contraire, elle en est gorgée. Il n'y a pas un seul mot que nous aiyons échangé qui ne soit important.

En parlant de gorgée, j'en ai repris une.

Après un moment de silence, le môme se retourna vers moi.

- J'ai essayé de te prévenir que ton monde allait disparaître. Je ne peux pas t'en dire beaucoup plus pour le moment, tu n'es pas encore prêt et de toute façon je n'ai pas beaucoup de temps. La réalité s'est délitée, et maintenant elle est en train de se déployer, suite à la compression temporelle. Les strates vont s'ouvrir à vous. C'est là qu'il faudra faire la différence.

- Je suis pas sûr de comprendre.

- Tu y arriveras le moment venu, je n'en doute pas une seule seconde. 

- Tu parles comme si c'était déjà arrivé.


Il garda le silence et je plongeai soudainement dans une profonde réflexion dont il me tira rapidement avec la punchline la plus importante pour toute personne se retrouvant un jour à expérimenter la fin du monde :

"Celui qui combat les monstres doit prendre garde à ne pas devenir l'un d'entre eux. Quand tu regardes longtemps dans l'abîme, l'abîme aussi regarde en toi."

Il s'effaça en disparaissant progressivement. Me laissant seul avec mes questions, mes obsessions, mes angoisses, mes démons et mes peurs. 

Je me suis posé sur un canapé aussi confortable qu'usé et commençai à improviser un arpège à la basse.

J'étais dans un monde où le temps s'était arrêté et où chaque détail me dépassait. Tout le monde avait succombé à son vide, y compris la personne la plus pleine que j'aie rencontrée de toute mon existence, et pour une raison obscure, j'étais le seul à y avoir échappé, moi dont l'expérience du réel se résume à un monde de carton-pâte accepté comme étant vrai avec la même indulgence qu'un fan de nanars qui refuse de bouder son plaisir. Où était ma place dans ce monde où la seule personne à avoir jamais vraiment compté pour moi était aussi expressive qu'une statue de sel ?

Je coupai court à la mélodie avant de partir en dépression. Pris ma basse par le manche, sentant un flux de chaleur me passer dans le bras. Etrangement agréable.

Sortis de la cuisine plus calmement que je n'y étais entré. Rien n'avait changé. Ils étaient toujours tous là, en plein milieu, immobiles, inutiles.

Me précipitai au milieu de la scène. Elle était toujours là. Plongeai mes yeux dans les siens, peut-être pour la dernière fois. Me délectai de la beauté de son visage comme s'il allait se fissurer et tomber en ruine si jamais la moindre porte ou la moindre seconde décidait de claquer.

Le feu de mon bras gagnait mon corps tout entier. Je me sentais bien. Passai ma main libre sur sa nuque et l'embrassai, peut-être pour la dernière fois.

Ou pas. Ses lèvres me répondaient. 

MaSolenneestpasmortec'estl'plusbeaujourdemavie.

On s'est échangé quelques phrases silencieuses comme ça, du bout des lèvres, avant qu'elles ne deviennent salées et nous unissent dans une étreinte plus forte que la somme de toutes celles qui l'avaient précédée. 

Jamais je ne m'étais senti si vivant.

Elle se lova contre moi et se mit à lâcher ses larmes, doucement. Sa peau, d'ordinaire si chaude, était glacée comme un inspecteur des impôts.

Pendant que je faisais courir mes mains sur ses épaules et son dos dans un geste de réconfort, je sentis la chaleur se déplacer vers elle, et mon feu intérieur redoubler d'intensité. 

- Je t'aime....

- Moi aussi, je t'aime...

Après cette discussion digne des plus grands films d'auteur (même si elle est toujours plaisante à avoir), l'idée me frappa qu'il fallait sortir d'ici.

- Viens ! lança-t-elle.

Solenne me tendit la main, et une sensation bizarre m'envahit. Plus qu'un déjà-vu ou une étrangeté à cet univers, un truc encore plus intime.

- Mec, regarde ta basse, coupa-t-elle court à mes rêveries de rôdeur solitaire en devenir.

Elle était surprise, voire impressionnée, par les langues de feu qui couraient le long des courbes de ma basse, et aussi sur mes bras. Pour autant, elle aurait dû l'être davantage, à la réflexion, même si ses yeux équarquillés me confirmaient le naturel de sa réaction.

Ma basse brûle, mais je ne ressens aucune douleur. Ca fait peut-être un moment que ça dure, d'ailleurs. Une chaleur puissante, mais en rien agressive.

- C'est chaud, lâchai-je.

Le regard de Solenne étincela de malice.

Je vous fais la scène qui suit, parce qu'elle est particulièrement intime, et à certains égards, probablement ridicule : Deux amoureux stupides en train de se taquiner comme des enfants, avec une basse qui brûle dans la main d'un des deux, ce qui ne dérange pas plus que ça l'autre,  le tout sur une scène remplie par des gens pétrifiés, après une fin du monde et une compression temporelle.

Un bruit tonitruant nous a ramenés à la réalité. La porte du Krakatoa venait de s'ouvrir.

Sa main trouva limpidement la mienne et on est descendus de la scène. En traversant la salle pour atteindre la porte, j'ai été pris d'un sentiment étrange et indéfinissable de redécouverte.

- Hé... 
- Quoi ?
- Regarde !

Dehors, il neigeait, la rue était infestée d'énormes monstres qui sautaient partout. Une posture simiesque, un visage allongé, des yeux perçants et de gros bras musclés terminés par des griffes.

Nous gardâmes le silence, et peut-être pas pour les mêmes raisons.

Je lâchai la main de Solenne et pris ma basse enflammée à deux mains, sentant le feu gagner tout mon corps. Avec elle à mes côtés, il n'y avait rien que je ne pouvais pas faire.

Le nom de ma basse brûlait dans son dos. Je me mis en garde et plongeai dans la masse bestiale qui approchait. Suivant le sens de mes coups, les flammes traçaient de grands cercles autour de moi, ou sillonnaient le sol recouvert par la neige.

J'en avais déjà tombé deux, et j'étais en train d'en calmer un troisième. Quand je sentais que d'autres s'approchaient, je faisais tournoyer ma basse autour de moi, déployant des colonnes de flammes repoussant les singes, les obligeant à reculer, hurlants et menaçants. Je n'arrivais pas à avoir peur, sans savoir en quelle mesure c'était lié à mes pouvoirs récemment obtenus. 

Infatigable, je continuai à frapper sans interruption les primates overtestostéronés, jusqu'à me rendre compte qu'il n'y avait plus de menace à affronter. Les singes bodybuildés aux dents acérées étaient toujours là, mais ils n'en venait plus d'autres. Ils restaient là, à bonne distance, comme s'ils se foutaient de notre présence. 
Haletant, je me retournai vers Solenne. 

Elle avait disparu. 

Merde. 

Un énorme vortex à la place.

Re-merde.

Les monstres se calmaient. Une étrange musique emplit la rue. J'aurais pas été plus étonné si Solenne était revenue en tenant un canard en laisse.

Le feu se calma, puis s'éteint, et les monstres se retirèrent, plus ou moins doucement, comme s'ils étaient dirigés par la musique. J'ai mis ma basse sur mon dos, bien serré la sangle pour pouvoir me déplacer facilement, et je me suis approché du vortex.

Au moment où j'entrai dedans, mon feu bursta d'un coup, transformant le tissu de ma sangle en une longue flamme douce, et c'est ainsi que j'atteris dans un magasin de musique.






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