Dimanche 6 mars 2016 à 1:28


D'abord la fin du monde, ensuite un bar psychosant, et maintenant des réalités alternatives à teneur garantie en monstres lovecraftiens. J'avais pas vraiment le choix. Si je voulais rester un tant soit peu l'acteur de ma destinée, il me fallait les explorer, au mépris de ma santé mentale. Je vous demande pardon de venir casser la narration comme ça, mais j'ai besoin de résumer brièvement les évènements précédents avant de vous ramener avec moi au milieu de la cour pluvieuse de mon ancienne prépa.

Eau glacée, nuages noirs, vent violent. On est en plein dans le ton. J'avoue que j'aurais eu beaucoup plus de mal à accepter l'existence de monstres aussi difformes sous un soleil éclatant. 

Soda gardait les yeux fixés en l'air. En plein milieu de la cour, immobile, concentré dans sa lecture du ciel, il me donnait l'impression de ne pas vraiment bien comprendre ce qui était en train de se produire. 

Ah, il était beau, mon guide démoniaque à la peau rouge, orangée et sombre, mon psychopompe au corps parcouru de lignes noires, mon directeur de thèse sur la métaphysique des univers parallèles, à mater le ciel comme s'il allait lui envoyer un SMS.


Essayant d'oublier ma peur, j'ai sorti une clope et commençai à explorer la prépa en quête d'indices plus tangibles, prêt à prendre mes jambes à mon cou à tout moment. Je voulais mettre un nom sur cette réalité. Connaître sa nature. Je pouvais tout aussi bien être dans une illusion que je ne le saurais pas sans me livrer à un examen plus poussé. Hors de question de me laisser manipuler, et tant pis si mon coeur essaie de s'arracher tout seul.

Aucune idée de quoi chercher, alors j'ai essayé de tout regarder. De tout toucher, renifler, tester. Vérifier que les portes étaient réelles, qu'elles ne menaient pas sur un trou noir au bout de trois ouvertures/fermetures, ce genre de choses. J'ai rien trouvé, sauf un truc particulièrement bizarre en forme de tourbillon en plein milieu d'un couloir, comme un courant d'air ascendant, tournant sur lui-même, traversant le sol et le plafond sans pour autant les perforer.

- Qu'est-ce que tu fous là ? 

Je me suis retourné.

- Qu'est-ce que ça fait si je vais là-dedans ?

- Probablement rien. Sûrement un noeud matriciel. Allez, viens avec moi, on va sortir d'ici.

- Tu sais où on est ?

- .... Non.

- Et pourtant tu sais quoi faire ?

- Parce que c'est évident.

- Autant pour moi, je croyais que t'avais lu la réponse dans le mouvement des nuages.

- Carrément. Il faut sortir d'ici. 

- Merci Soda, heureusement que tu es là.

- Pourquoi tu me sarcasmathes comme ça ? Tu le connais, le code, toi ?

- Bien sûr que non, et toi non plus.

- Ha-ha ! Si.

- Et c'est le ciel qui te l'a donné.

- Mais ouais bordel. Allez, viens avec moi.

Il m'a attrapé par le bras pour me traîner tout blasé vers le bâtiment servant d'acceuil, entre la cour et les portes magnétiques servant d'entrée/sortie à tous ces élèves passés de vie à prépa. J'ai toujours trouvé que c'était une sécurité exagérée, et c'est pas à l'heure de la fin du monde que je vais réviser mon jugement.

- Tu m'expliques pourquoi tu défonces pas simplement la porte avec tes superpouvoirs de démon ?

- Je t'ai déjà dit qu'on jouait pas avec la réalité.

- Je te parle de casser une porte, pas de plier l'univers en deux.

Pour toute réponse, Soda tapa un code à 8 chiffres.

- Tu t'es planté. Y'en a que 7.

La porte me contredit en s'ouvrant en grand.

- Y'en a toujours eu 7. Je le sais, le gardien m'a soûlé avec ça, une fois où je suis sorti de khöl en avance.

- On est pas dans exactement le même monde que le tien, il faut croire. C'est peut-être parce que ton monde n'existe plus.

Je déteste l'ironie froide et condescendante.

- Du coup on peut pas y être. Parce qu'il existe plus. 

Et ce type.

- Oh, c'est peut-être pour ça que j'ai passé une demie-heure à t'expliquer le fonctionnement des réalités alternatives.

Pourquoi je suis obligé de le supporter ?

- J'ai faim.

Fournissez-moi en Valiöm.

La porte d'entrée s'est mise à s'ouvrir en grinçant, comme si personne ne l'avait actionnée depuis des décennies. Soda et moi avançâmes vers une rue déserte qui m'était outrageusement familière pour l'avoir empruntée pendant deux ans. Des dizaines de monstres similaires à celui que nous avions précédemment rencontré la remplissaient, ce qui suffisait à me prouver que nous n'étions pas dans mes souvenirs, mais bel et bien dans un monde dont je ne connaissais rien à part l'enveloppe.

La peur fit son grand retour au fond de mes tripes. Mon coeur battait trop fort pour que je puisse réussir à entendre ce que Soda me hurlait.

Les stries sur son corps étaient devenues brillantes. Il fit encore plus la gueule et se jeta dans la foule sans prévenir, sautant sur les monstres, bondissait dans tous les sens, beaucoup trop vite pour que ni moi ni eux ne puissions comprendre quoi que ce soit. Ils tombèrent un à un, parfois deux par deux, sous les coups de Soda, qui semblait les trancher par le biais d'ondes spectrales et autres griffes subitement apparues, alors que je restai là, catatonique et impuissant.


Les monstres venaient par vagues incessantes à tel point que Soda finit par se retrouver littéralement submergé par ces créatures 5 fois plus grandes que lui qui se jetaient sur lui avec la cohérence d'une mêlée de rugby vue par un non-initié. Il disparut, perdu dans un fatras de corps et de bras monstrueux emmêlés, le corps probablement écrasé par la masse de ces horreurs défiant les lois de la nature.

Qu'est-ce que je fais, moi ? Je me rajoute à la boucherie avec l'espoir qu'il soit en fait juste en train de faire une sieste sous un amalgame de monstres terrifiants qui semblent n'avoir qu'une idée en tête, nous défoncer la gueule ?

Si j'étais capable de bouger le moindre muscle, cette question aurait pu avoir un sens, voire même une pertinence, dans le cas où mes jambes eûent répondu aux injonctions de mon cortex. Mais rien à faire, j'ai beau gueuler à mon corps de pas rester là, il s'obstine à ne pas m'obéir. 
L'impuissance puissance trois millions.

Un cri déchira le ciel et me sortit de mes complaintes. Autour de moi, tout s'assombrit. Des ondes rouges et noires convergèrent vers la mêlée absurde qui avait englouti Soda. Le ciel se déchira une deuxième fois, par le son le plus formidable qu'il m'ait jamais été donné d'entendre.

Soda était à nouveau debout, entouré d'une énorme aura noire et rouge, qui l'enveloppait et tournait autour de lui, se déformant dans tous les sens, déchirant les monstres à une vitesse folle.

Bientôt, les survivants reculèrent, établissant une sorte de périmètre de sécurité tacite entre eux et Soda.

- Viens !

Il était à une vingtaine de mètres de moi, et semblait plus fort que jamais. Les espèces de pointes qu'il avait derrière les oreilles en temps normal étaient devenues des cornes et une paire de grandes ailes noires avait déchiré son chemisier. Plié en deux, brisé de partout, il chancelait vers les monstres, qui tentaient de fuir sans résultat, alors que Soda semblait pourtant au bout de sa vie.

J'ai fait un effort énorme pour bouger et me dépalcer vers lui. Tous les muscles de mon corps étaient trop mous et trop tendus à la fois. 

- Viens ! 

Je me battais contre moi-même pour avancer, évitant au maximum de penser à ce qui était en train de se passer sous mes yeux. Mes muscles me torturaient à chaque mouvement. La fin du monde s'annonçait très courte pour moi.

Au moment où j'entrai dans le no man's land entre Soda et les monstres, je réalisai l'ampleur de la scène. 

Ils venaient réellement de partout : De chaque bâtiment, de chaque rue environnante, à tel point que la ville toute entière en semblait infestée, et, même si Soda se battait de plus en plus sérieusement, je doutais fortement qu'il puisse tenir longtemps face à ces vagues inépuisables.

Il donna tout, se faisant derviche tourneur, tombant les écorchés par dizaines, mais il en arrivait à chaque fois bien plus qu'il n'en tuait. 

Le no man's land rétrécissait, et je n'arrivais plus à bouger face à l'exponentiel surnombre des créatures, j'avais mobilisé trop de forces, mon dos et mes jambes me tuaient à petit feu, et ces créatures étaient trop grandes, trop horribles et trop nombreuses.

L'un d'eux me fit face, me dominant de toute sa hauteur et me donnant l'occasion de me plonger dans le vide hagard de son oeil unique, vitreux, et disproportionné, occupant la quasi-totalité de son crâne. Je crevai sous la peur d'être écrasé par un monstre dont la simple existence me dépassait. Peur du bras qu'il avancait vers mon visage, en équilibre sur l'autre, dans une posture aussi ridicule que terrifiante. J'allais mourir. C'est en général dans ce genre de situation que notre cerveau reptilien nous envoie une bonne dose d'adrénaline dans le cortex.

- Qu'est-ce que vous êtes ??!!! réussis-je à artikhurler dans un dernier acte d'instinct de survie.

Le bras du monstre tomba d'un coup à mes pieds, dans un bruit d'os brisés, tranché net par un gros sabre tombé du ciel.


Sans réfléchir, j'ai attrapé le sabre et l'ai sorti de la route où il s'était planté, misant tout sur un afflux continu d'adrénaline pour défendre chèrement ma peau. Ce sabre était étrangement léger pour une arme aussi grosse. Je me suis mis en garde du mieux que j'ai pu, et bien que j'aie un niveau assez honorable en Kendo, elle n'était pas si convancante que ça, beaucoup trop raide.

J'ai levé le sabre au-dessus de ma tête du plus vite que j'ai pu et je l'ai abattu de toutes mes forces sur la tête de l'écorché, écrasée sur le sol, qui me lançait un regard presqu'emprunt de pitié. Son corps disparut d'une manière étrange, mais relativement familière à toute personne ayant un jour joué à Final Fantasy X. Des dizaines de boules lumineuses de taille variable émanèrent de son corps, donnant à sa mort un côté incroyablement propre.


Je n'ai jamais vraiment été un homme d'action, ni un grand sportif, je me suis toujours contenté des attributs que la nature m'avait donnés à la base; du coup, je n'ai pas la moindre idée de l'effet des sécrétions surrénales sur mon expérience de la réalité. Toujours est-il que la peur commença à me quitter, et un sentiment de victoire possible me fit frissonner. J'allais peut-être vivre, finalement, et cette idée m'était foutuement agréable.


Ragaillardi, je repris une garde un peu plus stable et fonçai dans le tas avec toute la détermination que je venais de retrouver, probablement grâce à la molécule à laquelle je n'arrête pas de faire référence. On se posera la question du courage plus tard. Les rafales de magie de Soda faisaient des ravages dans les lignes, quant à moi je n'étais plus que fureur de survivre. Plus je frappais, plus mes coups étaient puissants, plus je prenais confiance en moi et plus ces corps déshumanisés tombaient, ne laissant plus qu'un nuage de sphères de différentes couleurs derrière eux.

La peur disparut, remplacé par l'instinct primaire que je devais casser ces monstres pour pouvoir m'en sortir. Que ces saloperies me barreraient toujours la route et qu'il ne serait jamais question de fuir, que les seules options étaient désormais le combat ou la mort. 
J'avais beau être beaucoup moins fort et expérimenté que Soda, les créatures disparaissaient nettement plus vite depuis que j'avais commencé à me battre. On était en train de s'en sortir. On allait vivre. J'avais peut-être changé la donne. J'en étais au point de presque remercier un éventuel Dieu d'avoir créé l'adrénaline.

Le tumulte du combat se calma peu à peu. Les écorchés avaient cessé de venir, et ceux qu'il restait tombaient de plus en plus vite. Bientôt, la rue fut complètement vide, et un lourd silence s'abattit.

Le ciel s'éclaircit légèrement, la nuit était tombée. La lame de mon sabre se mit à briller d'une lumière vive avant de disparaître de ma main.

Choqué par tout ce qui venait de se passer, je me tournai vers Soda, qui avait repris son apparence habituelle. Je tentai de reprendre mon souffle. J'allais avoir un peu de mal à m'habituer à ça.

- Qu'est-ce que c'était ?

- Est-ce que ça va ?

- Réponds-moi ! C'étaient quoi, ces monstres ?!

- Juste des monstres, t'emballe pas. Ceci dit j'suis surpris qu'il y en ait eu autant et qu'ils aient été si forts. C'est plutôt louche.

- Est-ce que tu serais pas en train d'essayer de me dire que non seulement j'expérimente la fin du monde sans qu'on m'ait demandé mon avis, mais qu'en plus, on veut ma mort ?

- Exactement. Et la mienne aussi, sans doute.

- Mais c'est qui, ce "on", bordel ?

- J'aurais tendance à dire Shell Haven. Mais vu que je bosse pour eux, ça me paraît assez peu probable. Ou alors très étrange...

- QUOI ???!!!

- Du calme. Il est possible que ce soit autre chose. On n'en sait rien pour le moment, alors tiens-toi tranquille, d'accord ?

- Qu'est-ce qui est assez puissant pour vouloir voir ta mort ? T'es un démon, merde ! T'es pété de superpouvoirs, t'es une force du bien -même si t'es un démon, et que je comprends pas la logique, mais on va dire qu'on s'en fout pour le moment. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien te vouloir pour aller jusqu'à essayer de te tuer ?

J'étais complètement largué, du coup j'ai hurlé de frustration et d'incompréhension. Des monstres dans une ville fantôme, une épée qui me tombe quasi-littéralement dans la main et qui disparaît après un combat incroyable contre des dizaines et des dizaines de monstres énormes, le tout à côté d'un démon increvable et qui en plus brille dans le noir.

Et comme si ça suffisait pas, je pense n'importe comment à cause de l'état de choc. Y'a pas à dire, la fin du monde, c'est quelque chose, même quand elle prend cette forme et que tu n'as pas exactement assisté à un gros truc, comme un holocauste nucléaire, qui t'indique avec certitude ce qu'il en est. D'ailleurs peut-être que notre monde existe toujours et que tout ce que je vis depuis le concert n'est qu'une gigantesque illusion ?


Soda commença a lever la tête, les yeux crispés dans un regard réflexif.

- Le temps bouge.


- Et je suis à peu près sûr que tu parles pas de la météo. 

- Tu es sans doute mort sans jamais avoir existé, ce qui expliquerait ce qu'on est en train de vivre ici.

- Mais pourquoi ? Comment ?

- Parce que le temps n'a jamais été quelque chose de fixe, et qu'avec toutes vos exactions, il est en train de se modifier.


Par http://www.bluejazz.fr le Mercredi 15 juin 2016 à 9:30
Je crus sentir un courant d'air qui me glaça les os en traversant le bar.
 

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