Dimanche 16 avril 2017 à 2:02

La déchéance. La puissance de la réalité s'empare de moi. La solitude et la tristesse m'enveloppent. Le destin me prend au corps et m'obsède toute entière. Je n'ai pas mon mot à dire.

 

 


J'ai merdé. J'ai grave merdé. Dans un futur proche, j'aurai tout foutu en l'air et il n'y a plus moyen d'y couper. J'aurais dû lui dire. Parier sur lui, sur sa confiance inébranlable en moi, sur son amour, sur 
notre  amour. 
J'avais peur de moi, mais j'étais si bien dans ma zone de confort que j'arrivais presqu'à oublier. Anesthésiée. Dans une paix artificielle presqu'authentique. Si longue, si confortable, et pourtant au final pour si peu, seulement quelques années. 
J'aurais dû lui dire, et c'est pas comme si j'en avais pas eu mille fois l'occasion. 

Mais on avait une vie bien, une vie cool, une vie normale, presque ! On était heureux, bordel ! Ca compte pas, ça ? C'est pas plus important que de savoir que le monde en a plus pour longtemps depuis qu'on est à peine majeure et responsable et qu'on a pas arrêté de le remettre en cause depuis qu'on l'a appris ? C'est pas une bonne raison, ça ?

La question reste ouverte pendant que j'essaie de me calmer. Et je vous prie de croire que se calmer à la sortie d'un vortex, c'est pas ce qu'il y a de plus simple. Faut commencer par reprendre son souffle. Ca perturbe, ces trucs-là.

Et même, si je lui avais dit, en quoi ça l'aurait aidé ? Je n'en savais moi-même qu'une infime partie avant de me faire embarquer dans les rouages de la machine. Maintenant qu'on y était, les données que j'avais jalousement gardées me semblaient finalement bien ridicules. Je me sentais comme une actrice  montant sur scène en étant la seule à avoir lu le scénario sans avoir eu le temps d'apprendre son rôle.

Ma mère est morte quand j'étais ado. C'était une dame sage, cultivée, intègre, et par ailleurs sportive et particulièrement intelligente. Elle méditait. Elle écrivait. Beaucoup. Je n'ai jamais connu de personne d'aussi calme et apaisante qu'elle. Elle dégageait une douceur, une lumière incroyable, au diapason de la finesse de ses traits. Quand j'étais petite, je la voyais comme une ange. Jamais je ne l'ai vue hausser le ton ou se mettre en colère. Jamais, vraiment.

Elle savait qu'il y aurait la fin du monde. Mieux que ça, elle savait que je la vivrais, et bonus DVD, que j'aurais un rôle primordial à y jouer.

Elle avait consigné l'ensemble de ses connaissances, acquises autant par le biais de la méditation que de la réflexion, dans un livre qu'elle est allée jusqu'à éditer en un seul exemplaire et que mon père m'a remis à l'occasion de mon dix-huitième anniversaire, plusieurs années après sa mort.

La préface m'a bloquée pendant plusieurs jours, et pas seulement à cause du côté "carte d'anniversaire post-mortem". Elle me demandait pardon de devoir partir si tôt, et qu'aussi injuste que ça puisse être, elle l'acceptait, parce que ça faisait partie de son rôle, tout comme il allait falloir que j'accepte le mien.

Et là, maintenant, pilée en deux à cause du vortex qui m'oblige à réapprendre à respirer avant même d'avoir levé les yeux pour savoir où je suis, je vous avoue que je peux pas. 

'Déjà eu assez de mal à accepter qu'elle soit morte d'un cancer alors qu'elle ne buvait pas, ne fumait pas, qu'elle était sportive, joyeuse, pleine de vie et exempte du moindre atome de haine ou de colère, alors endosser un rôle dont je n'ai aucune idée de la nature et pour lequel je suis censée avoir été créée, allez bien vous faire mettre.


Dans son livre, maman me racontait sa vie. Son rôle, sa nécessité de méditer pour maintenir le cycle, pérenniser les connexions entre les mondes, tout en s'occupant de celui-ci en tant que législatrice primordiale. Elle disait que des êtres comme elle existaient depuis la nuit des temps, et qu'elle était désolée pour moi que ça soit tombée sur elle. 
Je n'y comprenais rien à l'époque, et pas davantage maintenant.

"Si tout est lié, c'est parce que tout n'est qu'une seule chose."

 

Cette phrase-là, cette phrase, m'a hantée pendant toutes ces années qui m'ont séparée de ce moment où je me suis figée en statue de sel avant d'être réveillée par Dan. Je suis peut-être la seule à ce moment-là à avoir pris conscience de la compression temporelle et à n'avoir fait qu'une avec le temps. J'avais pris ça comme un rêve, mais avec la certitude que tout ce dont il était question dans ce monde onirique aurait une résonnance avec ce qui se passerait après, quand on sortirait du Krakatoa pour affronter le grand méchant monde de la fin des temps.


Ma mère était une mystique, capable de voir les auras, de lire les âmes, et d'entrer en contact avec des êtres d'autres dimensions. Selon mes souvenirs, elle parlait dans ses écrits d'une spirale en forme de 8, qu'elle comparait aux brins d'ADN pour le côté conglomérat d'informations. Elle parlait de destin, de karma, de libre-arbitre, de lutte entre les énergies hors de tout manichéisme et je n'y comprenais strictement rien, au point de me dire qu'elle s'était peut-être laissée abuser par une secte ou une connerie du genre, ou pire encore, que ses trips mystiques l'aient purement et simplement altérée mentalement; et ce doute a été pour moi une grande force quand il s'est agi de profiter de la vie en oubliant d'attendre la date fatidique prédite par ma mère.

 

Une grande force en carton, oui, on peut le dire, je m'en cache pas. Plus. Bref. Foutez-moi la paix.

J'ai été aveuglée par ma colère, à la fois celle de son décès et de cette "mission" qu'elle m'imposait.

Tu peux fuir mais pas te cacher, la vérité te rattrapera toujours, au final. C'est exactement ce qui s'est passé.

6 mois plus tard, usée par cette fuite excessive, à bout de nerfs et à court d'énergie, je suis entrée dans un autre monde pour la première fois.

Au fond de ma chambre, malgré les larmes qui me brouillaient la vue, toutes les couleurs paraissaient beaucoup plus chatoyantes. Je voyais des ondes s'échapper de moi de temps à autre. Si je me concentrais un peu, je les voyais plus distinctement, et en permanence. La réalité s'augmentait d'une nouvelle dimension. Je m'apprêtais à passer au-travers.
Je sentais une chaleur douce et apaisante dans mon ventre. C'était agréable. Le vortex s'est ouvert. C'était la première fois que j'en voyais un.

 

Avant de le traverser, je me suis rappelée de ce que disait Kepa au prof de philo, à propos de Socrate ou Platon, je sais plus : «Si le monde des idées est un monde parfait, et le nôtre une simple copie imparfaite de ce monde, pourquoi on n'y a pas accès ?».

 

Le prof avait répondu qu'il pouvait y avoir plusieurs raisons : La première, c'est que ce monde des idées n'existerait pas. La deuxième, ce serait que notre condition d'humains ne nous permettrait pas de nous sublimer suffisamment pour y avoir accès. La troisième dirait que ce monde est immatériel, donc que notre monde matériel n'est qu'une illusion. Une illusion qui ne serait qu'une image déformée du réel, et qu'il faudrait transcender pour atteindre ce dernier.

 

Je n'étais pas sûre de comprendre, mais certaine de le sentir au fond de moi, comme si mon âme connaissait des choses qui échappaient à mon esprit, comme si en moi se trouvait la réponse à la fois la plus simple et la plus complexe qui soit, celle qui allait me permettre de retrouver le souvenir de ma véritable nature.

J'ai alors compris que nous avions tous une origine mystique, mais à différents niveaux, ou en tous cas de différentes façons, ce qui donnait tout son sens à cette notion d'anamnèse.

Je nageais dans le monde des âmes, la quatrième dimension, celle du temps. J'expérimentais à la seconde une infinité d'évènements que j'étais trop subjugée pour comprendre, l'éther équarquillé et le coeur en fête. Je plongeais délectée dans le plus doux des océans, virevoltant dans le plus tendre des espaces, maintenu par un énorme tourbillon formé par deux immenses branches qui soutenaient l'Univers, dégageant une puissance énorme, calme et apaisante. Je sentais au fond de moi que j'appartenais à cette force d'une certaine façon, que j'avais contribué à la façonner, d'une manière ou d'une autre.
C'était épique. Je vous le dis comme je le ressentais, et comme je l'ai ressenti à chaque fois que j'y suis retournée. C'était dingue de vérité.

Le retour au réel était pas pareil. Plaquée dans le terne, la demie-mesure, c'était frustrant. Passer d'un tout intense à un univers de rien, ça te sape le moral à la bombe nucléaire et t'ouvre grand la porte aux doutes, à la remise en cause, à l'hypothèse de la folie. De la surcompensation psychotique, du délire, de la perte de contact avec la réalité, de la maladie, de la dépossession de soi.

Boom dans ta face, copine. 
Mais rassure-toi, c'est ça, l'illusion. Ce que tu as vécu, ce que tu as ressenti, est réel.
Tes plongeons dans l'astral ont bien eu lieu, tes irruptions dans la sphère interne de la réalité étaient bien vraies. T'as pas fait de trou dans le tissu du monde. Tu t'es pas fait doser ton verre au bar la veille au soir. Maintenant tu vas te sentir seule pendant quelques temps, plus humaine, même, parce que plus qu'humaine, mais t'en fais pas. Très bientôt, tu vas le rencontrer.


Dan.


Par hasard, nécessité, concours de circonstances, ou parce qu'il ne pouvait en être autrement, ou encore tout simplement pour une raison que j'ignore, et qui doit dépendre de Mr Dieu, s'il existe. Déterminisme, destin, causalité, fatalité, tous ces concepts se mélangeaient dans mon esprit, et malgré le chaos improbable qu'ils semblaient créer, j'avais la conviction intime d'y voir clair.

De l'authentique Deus Ex Machina. Une facilité de scénario si énorme et dingue qu'il faut la vivre pour y croire. 


Même quand votre propre mère décédée vous en avait parlé des années avant que ça n'arrive. Elle aurait pu le nommer que ça n'aurait rien changé à l'impact émotionnel que ça a eu pour moi, tant elle avait été précise sur ses caractéristiques, au demeurant plus qu'atypiques. Ca pouvait pas être un coup d'esbroufe à base d'effet Barnum. Elle avait même prédit qu'il voyait mon père pour une thérapie des plus spéciales. 
Et moi j'étais là-dedans, plongée dans ce marasme de prédestinations, de prédéterminations, ce chaos entropique en forme de bon gros fuck à l'ordre établi, j'étais la victime de mon propre bonheur programmé, mais néanmoins putain de réel. Parce qu'autant être honnête, je ne me serais jamais donnée comme ça au premier venu. Il en faut des qualités pour mériter mon amour. Et même plus que ça. Je suis Solenne Carpentras, bordel de merde. Respectez-moi.

Je l'ai rencontré d'une manière miraculeuse, sans qu'on ne se soit cherchés. Il connaissait Seb, mon batteur que j'aimais comme mon frère, ainsi que mon guitariste, Pierrot, avec qui il avait été à la fac. Pire encore, on avait justement besoin d'un bassiste et il était l'outsider bienvenu, le charisme en prime, en plus d'un certain potentiel de séduction qui ne me laissait pas indifférente, entre sa maladresse et son génie, sa sensibilité et son détachement certain du monde réel. J'adore les paradoxes, je ne pouvais pas lui résister. Et là, je parle de manière purement rationnelle, parce que le feeling qu'on a partagé le jour de notre rencontre, dans ce magasin de musique, était si intense qu'il faisait parler nos âmes entre elles, à tel point que je suis sûre et certaine que ce fut à cet instant que nous sommes tombés amoureux, même si nous avons déployé des quantités d'efforts pour se le cacher mutuellement.

On avait besoin de lui, j'avais besoin de lui, et il avait besoin de moi.

J'ai pas pensé à la fin du monde quand on a commencé à sortir ensemble.  J'ai pas pensé non plus que je risquais de l'embarquer lui aussi, et encore moins aux prédictions de ma mère sur lui. Plus encore, je refusais d'y penser.

 

De la pure mauvaise foi, dans le sens sartrien, aussi. "Fuir sa liberté et l'angoisse qu'elle implique, c'est être de mauvaise foi". Merci Mr Dubbelmurbruk et vos mythiques cours de philo.

J'ai joué volontairement un rôle qui m'a collé à la peau suffisamment longtemps pour pouvoir profiter de ces deux années de bonheur avec lui. Ca se passait tellement bien que j'ai même pu être moi-même sous ces apparences, ce qui fait que vous pouvez m'appeller la Fabrice Lucchini de la fin du monde (je ne sais pas s'il existe dans votre réalité au moment où ces mots vous parviendront, mais si ce n'est pas le cas, sachez que c'était un acteur qui poussait l'investissement personnel au point de se retrouver régulièrement en hôpital psychiatrique entre deux rôles.)

Et je ne sais pas si je me le reproche, au final. Peut-être était-ce finalement tant mieux. Peut-être que si je lui avais dit la vérité, il m'aurait pris pour une cinglée et se serait barré le plus loin possible de moi et de ma belle tignasse brune. Peut-être aussi que je dis n'importe quoi et que ce mec est tellement génial qu'il l'aurait accepté et se serait battu pour moi.

A la réflexion, c'est le plus probable, tel que je le connais. 

Dan est noble. Si vous cherchez quelqu'un pour pas agir comme les autres, pour accepter quelque chose que n'importe qui d'autre refuserait, vous avez tapé à la bonne adresse. Dans la limite de la raison, bien sûr. Et de l'honneur. On déconne pas avec ça.

Il fait plutôt chaud, ici. Je me sentirai sûrement mieux en enlevant ce costume de jeune fille ridicule et ce masque forgé dans des non-dits en forme d'habitudes.

Je lui ai gribouillé un sms. «Pardonne-moi. Je t'aime.»

 

Même dans les teen movies sirupeux pour minettes prépubères fingerstylées on atteint pas un tel niveau de mièvrerie. Je suis même à peu près sûre que Winnie l'Ourson envoie davantage du bois. Et ne me dites pas que j'y vais fort, ces mots sont ce que j'ai de plus sincère à lui dire. Je me demande comment il va réagir. Pour être honnête, j'en ai aucune idée. 
C'est la fin du monde, et que dans des circonstances extrêmes, on se révèle comme jamais auparavant. Pourtant, j'ai confiance en lui. Je n'ai pas peur pour ça.

 

Et puis de toute façon «Grand huit», comme dirait ma mère. «Pas d'inquiétude; pas de hasard, pas de lézard, si c'est le bon, il comprendra. Quand ça va pas, pense Grand huit»

Sages paroles. Ma mère savait. Même morte, elle maintient toujours le lien entre les mondes, finalement. 

J'ai fini par lever les yeux.

J'étais dans la ruelle de Prima Cordes. Face au magasin. Notre première rencontre... J'en ai frissonné. 

 

J'ai approché ma main de la poignée.

 

Clac. Naaaaaaaaan....

 

La boutique était fermée. Personne à l'intérieur. J'ai rebroussé chemin, me suis retournée vers la porte et j'ai croisé mon reflet dans un miroir.
J'ai rebroussé chemin, avant de me retourner vers la porte pour y croiser mon reflet dans le miroir. Il faisait nuit et la rue dégageait une lumière blafarde, électrique.

 

Pierrot dit que le temps moyen passé par une fille devant un miroir est d'environ 78 minutes. Le temps de se trouver belle, moche, puis belle, puis moche et ainsi de suite, avant de courir vers la cuisine parce qu'il faut bien se nourrir, et que de toute façon c'est l'heure de Dr House sur la Une.

 

Je sais pas si je rentre dans cet axiome stupide, mais là, je suis restée scotchée à ce miroir.

 

L'espace d'une seconde, un autre visage est apparu. Une fille. Des yeux bleus. Un visage large et des boucles blondes un peu délavées.

 

Ça m'a troublée et j'ai remarqué la brume. Si j'en crois le bouquin de maman, dur à avaler mais apparemment important, je suis dans l'entremonde, la réalité suppléée au monde réel tel que nous le connaissions, réalité dans laquelle nous pourrions accéder à l'ensemble des réalités alternatives liées à notre univers. Rien que ça. Je vous laisse apprécier l'ironie.

J'ai pensé à Danou, à tout ce qu'on a vécu et traversé ensemble, et me suis soudain retrouvée investie d'une confiance inébranlable en sa capacité à comprendre tout cet immense bordel au moins aussi bien que moi. Ca m'a grave rassurée. Probablement parce qu'à cet instant, j'avais oublié à quel point mon mec est un génie. Mais c'est un détail. Je sors à peine d'un vortex, merde !

Bon, normalement le passage est par là.

 

Pour en être sûre, j'ai fait le tour de la rue. Rien d'inhabituel. Pas de singe ou d'écorché, pas le moindre streumon en faction pour me souhaiter la bienvenue, rien. Rien de rien de rien de rien de rien !
Et surtout pas le moindre signe pour m'indiquer la direction que j'étais censée prendre. Normal. 

Putain, c'est un monde, ça.

Lui, il arrive dans ce bordel à peine briefé et pourtant il a droit à la totale. Pyromagie, basse pas cassable, comité d'accueil à base de singes mutants de type gigantesques; et moi qui suis la seule à connaître un tant soit peu le scénar, je me retrouve dans une rue sombre, brumeuse et mal éclairée, sans guitare et face à un miroir à la con, qui est en plus censé être la porte menant à Prima Cordes, le lieu de notre première rencontre, LE TOUT PORTANT EN SOI UNE METAPHORE DOUTEUSE A SOUHAIT.

 

Je suis pas jalouse, non, je suis pas jalouse. Mais ça fait chier, bordel de merde !

Bon. Je me recalme encore une fois. C'est le vortex, c'est le vortex, c'est ça qu'il faut se dire. Et puis ça pourrait être pire, il pourrait pleuvoir, et j'aurais l'air maligne, dans mon combo chemisier / cravate rouge / veste / pantalon de costume.

 

Ce miroir détonne du décor. Trop brillant. Et c'est censé être une foutue porte d'entrée !
Je sors Dan de mes pensées et je passe la main dessus.  Enfin dedans. C'est chaud à l'intérieur.  C'est du vide mais c'est chaud.

 

J'enfonce mon bras de façon à pouvoir atteindre la porte du musicshop, sans penser aux idées graveuleuses qui ont traversé la tête du scénariste quand il a décidé de ce détail, et encore moins à celle des lecteurs quand ils ont parcouru ces lignes.

 

Clic. C'est ouvert. Youpi !

 

Une bonne odeur de cèdre me souhaite la bienvenue. Une guitare fraîchement réparée est encore posée sur l'atelier, à côté de la caisse. Pas de poussière dessus.

 

Il fait encore plus chaud dans le magasin. Stratégie marketing du patron ? Négligence légendaire de Gaspard ? Modification dûe à la fin du monde ?

Maman parlait de portails et d'artéfacts (ouais, depuis le temps, je l'ai presque appris par coeur, le bouquin).  Alors, normalement, le portail c'est le miroir, et il doit logiquement y avoir un artéfact pas loin. 

 

Une petite visite du nouveau Prima s'impose. 
Les amplis, guitares et basses sont ternes comme après l'orage. Cette réalité altérée est drôlement bizarre. J'en suis à me poser la question de savoir si c'est vraiment réel ou pas. Autant avant on ne se posait pas la question : si tu peux le toucher, c'est réel, point. Sauf que là, tout est différent. Rien n'a plus aucun sens. On est sur de la transmutation, les amis. Sortez vos précis d'alchimie.

C'est comme un studio, en fait. 
On a eu la chance de tourner un film dans ces circonstances, une fois. C'était sacrément impressionnant. Dès que tu poses un pied sur le plateau, tu changes de monde, alors qu'en fait tout est pareil à part le point de vue imposé, le personnage joué et la façon de tourner.

D'un coup, ma tête se fit lourde et se mit à tourner dans un vertige inattendu. Mon cou se mit à brûler.  En un éclair, j'ai enlevé mon collier et l'ai rangé dans ma poche en me maudissant de ne pas avoir pris d'aspirine.

 

Je vous rappelle au passage que je ne porte rien d'autre que ma tenue de scène. Je vais me retrouver dans le plus gros foutoir de l'univers, mais j'aurai quand même la classe !

 

Su-per.

Hé, c'est quoi ce truc, derrière le mur d'amplis ?

Une grosse boîte noire qui ressemble à un distributeur de capotes des années 40. Avec un peu d'imagination, ce serait la boîte noire d'un avion de l'après-guerre.

 

[Un  Dåliprann, par pitié...]

 

Bon, la mallette de mafieux accrochée au mur porte un petit mot.


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Bonsoir et bienvenue à vous, Mlle Carpentras. Vous avez trouvé facilement ?


(Non, pas trop, espèce de tétrapode schizoïde. La prochaine fois je veux un meilleur plan.)

Remarquez, vous ne pouviez pas vous tromper, c'était évident. La preuve, c'est que vous avez réussi à être là.

 

(Et moi je me passerais bien volontiers de tes phrases qui laissent entendre que tout est écrit d'avance. Parce que si je veux, ta feuille j'en fais des petites coupures, Don Corleone !)

 

J'espère que le changement de strate ne vous a pas trop perturbée.

 

(Non, ça va bien merci. J'ai juste une chance sur trois millions et demi que l'amour de ma vie comprenne ce qui se passe et une sur 6 x 10^78 qu'il ne me largue pas malgré son génie sus-mentionné. Et j'ai un mal de chat à me retrouver. Du coup je me force à penser à ce que disait ma maman à propos du 8. Alors ta gueule.)

 

En tant que gardienne, votre première épreuve se trouve devant vous, dans cette boîte.

(Mais c'est qu'il continue, l'effronté ! Gardienne ? T'es sérieux ? Et puis d'abord ça veut dire quoi, hein ?)

Celle qui se trouve juste devant vous.

(Ah bah me v'là bien. Maman avait encore raison. J'ai pas droit à un badge pour avoir des réductions au Södermanna et au ciné, en plus ? Non parce qu'en plus d'être Solenne Carpentras j'suis une gardienne, alors à un moment, respectez-moi.)

 

Pour être plus clair, votre première épreuve EST cette boîte. Vous avez droit à un indice : "Dans un monde régi par la subjectivité, toute vérité vient du coeur."

Bonne chance Mademoiselle !

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(Au moins c'est pas un mufle... Merci,  CONNARD  !)

Bon, on se re-re-re-recalme, on met le portail et l'artéfact de côté pour le moment, et on se prend la tête pour comprendre un petit peu mieux le truc.  Alooors... Voyons voir...

 

Le bloc noir ressemble à une grosse malette particulièrement épaisse avec un petit interstice au milieu.

 

Le premier qui parle de symbole vaginal, je lui passe mes nerfs dessus.

 

Le deuxième qui parle de problème de féminité, je lui brosse les dents avec un tractopelle.

Et à celui qui me fait remarquer mon manque d'humour, je lui dit qu'il a bien raison et qu'il a sûrement beaucoup mieux à faire de son temps que de lire ça, et je n'en dirai pas plus parce que tout le monde déteste les spoilers.

 

Alors maintenant, faut trouver la clé. L'interstice a une forme un peu ronde... Peut-être une clé de piezzo ?

 

Razzia dans la remise de Prima. Je connais bien cet endroit. Je prends une clé de guitare et une de basse, on verra bien.

 

Aucune des deux ne rentre. Meeerde c'est pas ça. Bon tant pis j'essaie autre chose.

 

Hum... Réfléchissons...

 

Un jack, peut-être ?

 

Vandalisme dans les présentoirs.

 

Ça ne rentre pas non plus. Raaaah...

 

J'ai essayé, encore et encore. Jamais rien. Toujours rien.

 

Je me suis usé les nerfs pendant un moment qui m'a paru interminable. Ma tête me trahit, me met devant des faits accomplis, j'aimerais lui dire de se taire mais je peux pas. J'ai un foutu mal de crâne à force de penser et j'arrive à peine à comprendre l'énigme.

Bon.

 

Relecture du mot. Hey, Dan m'a toujours pas répondu. Mon coeur se retourne dans ma poitrine. Relecture du mot, donc, disais-je.

 

"Dans un monde régi par la subjectivité, toute vérité vient du coeur."

 

Joli. Une belle philosophie de l'émotionnel et du sentiment, ça me parle.

 


La Solenne Carpentras est parfois capable de se comporter comme une imbécile idiote de compétition. Cependant elle compense cette stupidité par... par quoi ?

Quelqu'un sait ?

 

Personne ?

 

J'avais la réponse sous les yeux et dans ma poche, quelle conne !

 

Quelle conne !

 

Le collier dans ma poche, c'est un cadeau de mon Danou d'amour.  Ma main au feu que c'est ça.
Bon, pour l'instant, c'est plutôt ma main à la poche.  Je l'approche de la boîte, et là, le phénomène irrationnel de base intervient.

J'ai pas arrêté d'essayer d'ouvrir ce truc, avec tout et n'importe quoi. J'ai même essayé en lui demandant gentiment. Rien à faire. Les boîtes noires avec des mots bizarres dessus sont trop méchantes avec moi.  J'ai essayé sans cesse et pourtant, là, je flippe. J'hésite.

 

Pas seulement parce que je me dis que ce n'est peut-être pas la bonne clé. Je pourrais toujours chercher ailleurs après, le magasin est plein de surprises.

 

Il y a autre chose, un truc plus profond. Je ne sais pas pour les autres, mais en ce qui me concerne, j'ai toujours eu du mal à aller au bout des choses. A me dépasser. A faire le pas décisif. La coup d'éclat. Le truc qui change les choses. Transformer l'inconnu en réel.

 

J'ai peur.

 

Peur de gagner.

 

C'est absurde, hein ? Pourtant c'est comme ça. Ce n'est qu'une peur de l'échec déguisée.

 

J'ai pris mon temps, ma respiration, et mon courage à deux mains.

 

J'ai posé le pendentif sur le trou au milieu de la boîte.

 

Clic, déclic, reclic.

 

Yoooouuuhooooouuuu ! Hallelujah j'ai réussi !

 

La boîte s'est ouverte et le pendentif s'est retrouvé pile en face de moi. Je l'ai pris, posé mes lèvres dessus comme une enfant et j'ai vu de la lumière.

 

Une belle petite boule de lumière.

 

Ma victoire a été saluée par l'arrivée d'une jolie petite mélodie motivante et bien rythmée comme il faut. Yeah !

 

Au passage, d'où elle sort, en fait ?

 

Pffffuuuit, un autre petit mot me tombe dessus.

 

«Parfois l'évidence se cache, d'autres fois nous la cachons nous-mêmes.»

 

Merci de me rappeler que j'ai menti à l'homme de ma vie, ça fait chaud au coeur. Franchement j'suis super jouasse, là, merci, merci beaucoup.  Enfin. C'est vrai que j'ai merdé et que je sais pas s'il va me pardonner, en attendant une chose est sûre...

 

- Si je trouve le crétin qui se cache dans l'envers du décor pour m'envoyer ses messages pseudo-philosophiques à deux balles, je lui fais un troisième oeil avec une seule main !

- Un troisième oeil, excellente idée !!

- AAAAAHHHH !!!!

 

Un type était apparu en face de moi. Ne me demande pas d'où il est sorti, mais il était là, et bordel, c'était flippant sa race.

Même en étant prévenue de beaucoup de choses, cette situation a le don de me mettre dans tous mes états. 

 

Il était beau, stylé, avec un visage fin, un chapeau noir et un regard amusé. Il portait un long manteau noir, ce qui n'était pas pour contredire tous les tropes auxquels j'étais tentée de l'associer.

 

- Maist'esquitoi ? 

- Pas réel. Enfin pas complètement. Pas encore. C'est pas important. Ce qui compte, c'est ce que j'ai à dire.

Super. La situation pourrait pas être plus invraisemblable. Même avec une rangée de kangourous-garous au garde-à-vous en train de chanter Happy Together avec une main sur le coeur. Tout à fait.

- Tu sais ce qui s'est produit. Je pourrais te dire tout ce que je sais quitte à y passer trois heures, je ne t'apprendrais rien de ce que tu ne connais déjà. 

- Tu te rends compte d'à quel point t'enfonces des portes ouvertes tout en te rendant parfaitement ridicule, là ?

- Okay, je m'incline, moi c'est Siko, depuis environ quatorze minutes, si j'ai bien compté. Ou alors seize.

- Tu te fous de ma gueule ?

- Non, du tout. C'est très récent, tu sais.

- NON MAIS T'ES SERIEUX LÀ ?? 

- Malgré ça j'ai un truc à te dire.

- Qu'est-ce qui se passe, bordel ?

- Ce dont tu as été informée depuis des années.

- Je sais pour la fin du monde, j'ai compris, merci. Mais toi, d'où tu sors ? Et pourquoi tu me parles comme ça ?

- Je viens d'un monde affranchi du temps. Et je te parle parce que tu es Solenne Carpentras et que je dois te parler.   D'ailleurs au passage j'suis enchanté de faire ta connaissance.

Il a calé sa révérence au moment-même où je crevais d'envie de lui foutre mon poing dans la poire.   Ca m'a désarçonnée, du coup même s'il se répétait tout en me tapant sur les nerfs, je l'ai écouté.

- Je viens d'un monde encore au-delà de celui-ci, un monde que tu connais, au moins en partie. Je n'ai pas beaucoup de temps mais il faut que j'en passe avec toi, parce que tu dois savoir.

Dans un sursaut de joie de vivre, j'ai pensé à une vanne que Danou aurait forcément sortie s'il avait été à ma place. Un truc du genre «Ouais, t'es dans l'humanitaire, en fait. Je suis sûr que t'es tellement cool que t'as sauvegardé tous les épisodes de Buffy et d'Angel sur un DDE que tu voudras à tout prix me prêter pour une semaine si je te payais un café.»

 

Méfiance. Réflexe. Un pas en arrière, une question.

 


-Qu'est-ce que tu sais sur les gardiens ?

 

  Il a changé d'expression.

 

- T'es sûre que tu veux pas savoir autre chose ?

 

- Non, ça va merci. Ce qui m'intéresse c'est les gardiens. Et au passage, ca fait bizarre de parler à quelqu'un qu'existe pas, ou en tous cas à peine plus qu'un fantôme.

- Ton ami Sébastien s'y est habitué assez vite, pourtant.

- Sébastien ? Tu le connais ?

-  Oui. C'est grâce à lui que je suis ici. Je connais aussi un peu Dannie.

 

J'avais l'impression de me retrouver face à un grand frère. Je n'en ai jamais eu, à part Sébastien, peut-être, mais c'était différent. Une puissance violente dans mes tripes, dans mon coeur.

 

Là-dessus, il eut un regard grave.

 

- Tu savais que ça allait se produire depuis longtemps, pas vrai ? 

- Oui.

- Tu lui as menti ?

- Oui.

- Ou plutôt t'as eu peur de lui dire. C'était prudent, au final, mais ça complique quelque peu les choses. Tu connais l'histoire du 8 ?

- Ouais.

- C'est difficile, je sais... Mais tout se rejoint, tôt ou tard. L'épreuve du feu fait la différence entre ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Elle consume le cuivre mais conserve l'or. C'est là tout le sens du 8.

 

Il parlait un peu comme l'Alchimiste. J'ai piqué le bouquin à Danou au début de notre relation, et j'ai toujours pas fini d'en tirer des enseignements. Je te conseille de le lire, c'est édifiant.

- Il faut qu'on parle. C'est important.

- Parle vite et bien, avant que je te casse la gueule.

- Ce que tu sais est autant en partie vrai qu'en partie faux. La fin du monde n'a pas été déclenchée pour les raisons que tu crois, et ses implications ne sont pas celles que tu penses.

- Continue.

- Je peux pas. J'ai pas le temps. Mais en un mot, le réel est un mensonge.

- Ca en fait cinq.

Siko m'a regardé avec un sourire gentil et bienveillant. 

-  T'as de l'espoir ?

-  Toujours sur moi.

- Tu as fait une erreur. Le pire serait qu'elle ne te serve pas. Parce que là on est partis pour faire des miracles.

 

Je m'appelle Solenne Carpentras et je vis la fin du monde. Je suis même pas sûre d'être bien consciente de ce qui se passe autour de moi. Je sais même pas comment je suis censée réagir.

 

Je suis complètement perdue. Au propre comme au figuré.




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