Mercredi 3 octobre 2012 à 20:14

 

- Il faut que j'aille faire des courses. J'en ai pas pour longtemps.


Parfait.


- Je t'attends ici.


- Comme tu veux ! J'te ramène des clopes ?


Encore plus parfait.


- Si ça te dérange pas...


Je vais chercher de l'argent dans mes affaires, en plein milieu du salon, entre Solenne, le canapé et le mur-télé.
C'est en me baissant que mon regard s'est accroché. Ca pourrait être ça, et c'est qu'une question de temps avant que j'en aie le coeur net. Mes pensées fusent, mon esprit bouillonne, mon plexus pulse.

Un livre matelassé, plutôt grand, couverture marron, assez épaisse. Il en existe plus de comme ça depuis au moins dix ans. Pour la première fois, un parti neutre était au pouvoir, les Reconstructeurs. Ils me faisaient marrer, ils étaient sympas. Une belle bande de hippies vegan qui fumaient tout ce qui pousse mais militaient avec force et conviction contre le nucléaire et la déforestation, la cause animale et les fissures de la couche d'ozone -on appellait encore ça des "trous" quand j'étais môme, je me souviens. Ils nous ont sorti une politique burnée mais cohérente, et c'est probablement grâce à eux que la fin du monde n'est pas venue de la mort de la planète. Les liseuses ont remplacé les livres, les téléphones portables ont captivé les esprits, jusqu'à développer un monde parallèle, celui de l'économie libre et ouverte,  et, à mesure que tout devenait plus cher, la culture a commencé à décliner. Je fais partie de cette génération qui s'est tournée vers les classiques de son passé pour se constituer un patrimoine, une identité culturelle, un droit de regard sur le monde. En faisant de la musique, j'ai découvert un nouvel écosystème luxuriant, caché sous les plaques polies foulées par les hommes en costard-attaché case, au regard droit et à l'expression neutre en la plupart des circonstances. Un Midgard en forme d'Asgard, où les gens n'hésitent pas à laisser libre cours à leurs émotions, que ce soit sur scène ou dans la fosse, où tout peut arriver, où rien n'est figé. Babylone avec sa tour.

Je me relève et tend l'argent à la miss en lui faisant un clin d'oeil.

- Je te revaudrai ça.

- Tu m'inviteras au restau.

- Ca me paraît une bonne idée.


Elle part en souriant, la porte claque et me laisse seul avec la Bible.

Pivot sur pied gauche, face à l'étagère, je me baisse et attrape le bouquin.



                                                                  Quand l'Homme ne se verra plus



Je le sens bien.


Ecrit à la main. Vintage, je vous dis.


"Il s'est passé beaucoup de choses depuis la première fois que je suis allée de l'autre côté. J'ai appris que mon heure était proche et en conséquence je t'écris ce livre, à toi, ma fille, qui vivra la fin du monde et en sera, à n'en pas douter, une des actrices majeures. Il reste entre 5 et 10 ans avant que ça n'arrive, et ce laps de temps sera particulièrement important pour toi à tous les niveaux. Sache que de l'autre côté on s'occupe de tout, et que ça se passera bien pour tout le monde."



Je jette un regard par-dessus mon épaule. J'ai bien envie de m'en griller une, en plus ça ferait classe, mais je peux pas prendre le risque de me trahir. 


"Je ne sais pas précisément quand mais un jour le temps s'arrêtera. Le temps tel que nous le perçevons, pas les réalités qu'il englobe. En effet, le temps n'est pas une ligne qui va sans cesse dans le même sens. C'est plutôt une succession de cercles sur plusieurs niveaux. ***********************************************************

 

Cela créera un paradoxe qui permettra aux réalités de se déployer et de se dérouler sur plusieurs niveaux, les strates. Ces zones sont générées en autant d'exemplaires qu'il y a de groupes d'âmes."


Intéressant... 



"Aucun être ne vient au monde seul. Le but de la fin du monde est de récupérer ce qui a été perdu, de relier ce qui a été brisé, de reformer ce qui a été détruit."


Ca s'annonce funky.


" Une fois dans les strates, toi et ton groupe allez d'une manière ou d'une autre devoir vous trouver vous-mêmes, vous centrer si tu préfères, affronter vos peurs et colmater vos failles, et ainsi vous établir en tant qu'êtres humains. C'est seulement de cette façon que vous pourrez venir à bout de ce qui vous attend."


On dirait bien que j'avais raison.


"Une fois de l'autre côté, tous les humains seront débridés pour pouvoir faire face à leurs nouvelles épreuves."


Un bruit. Je sursaute et range le livre en vitesse. C'était la chatte. Ouf.


"Après la fin du monde, l'horizon des possibilités va s'élargir comme jamais auparavant. Vous ferez connaissance avec les démons, les damantes et les banshees, les 3 races aux apparences très variées qui s'occupent de la gestion de l'énergie. Vous serez amenés à travailler ensemble."


Je zappe quelques pages.


" Il n'y a rien à craindre. Tout arrive pour une raison. Si tu doutes, rappelle-toi de ça. Et réfléchis bien à ces mots. Tu pourras en induire des choses intéressantes."


Et évidemment elle développe pas parce que c'est à chacun de faire son propre chemin. Evidemment.

Je sais déjà tout ça, tourne quelques pages en vitesse. Me faut du nouveau avant qu'elle n'arrive. Vite. 
Un autre bruit me fait lâcher le livre et me précipiter vers la fenêtre qui vient de claquer. La stupidité de ma réaction me montre à quel point ce livre me captive. M'intrigue, aussi.

Ca parle d'artéfacts, à un moment. Ca frappe ma mémoire. Solenne en a parlé. Selon sa mère, ce sont des liens que nous avons entre les mondes. Chacun d'eux est marqué par notre essence.


Je continue. Jette une oreille derrière moi à la recherche de bruits de pas. Il doit me rester encore du temps. Combien, je sais pas, et ça a quelque chose de foutrement excitant.


Plus loin, elle parle de Dieu. De l'astral. Je stocke le maximum d'informations possible.


"De nombreuses choses me restent encore inconnues, comme la raison d'être de la vie elle-même, et ce qui se passe une fois qu'une âme a terminé son quota d'incarnations."


Irrélévent. Je zappe encore. Rien sur comment retourner dans le présent après un voyage temporel. A moins que...

Je retourne vers le premier truc que j'ai lu.  

"Je ne sais pas précisément quand mais un jour le temps s'arrêtera. Le temps tel que nous le perçevons, pas les réalités qu'il englobe. En effet, le temps n'est pas une ligne qui va sans cesse dans le même sens. C'est plutôt une succession de cercles sur plusieurs niveaux."

Une ligne, ronde, comme un point sur lequel on zoome et qu'on découvre dans l'espace tridimensionnel. Des cercles concentriques -dont le centre est justement cette ligne- qui se développent à différentes hauteurs par rapport à la ligne. 

Ce serait ça, le temps ? Et l'Entremonde serait justement cette ligne qui nous permet d'atteindre ces cercles ? On serait donc en mesure d'atteindre des réalités qui n'existent pas, mais pourtant tangibles. Ca expliquerait la strate que Sonia a trouvée "infernale".

Tout ça commence à foutre le bordel dans ma tête. 

Il y a donc toujours eu des réalités parallèles, mais puisqu'on avait accès qu'à une seule réalité à la fois, on en avait pas conscience. Il y a forcément une différence entre chaque réalité. Ca doit être une question de choix. Pour ça qu'il est est question de "champ des possibles", ou je sais pas comment elle dit ça, plus loin, dans son bouquin. 

J'ai à la fois l'impression de dire que de la merde et celle d'y voir très clair. 

Putain...

Le temps, je l'ai vu. C'est ce qui m'a emmené dans ce lit, depuis le tunnel au fond des ruines. C'était ça la lumière. Dieu se déplacerait pas juste pour moi, il ne reste que le temps. Ou le destin, si jamais ça peut se manifester comme ça, un peu comme dans le paradoxe du grand-père. Mais ça m'étonnerait aussi d'y avoir droit. J'écarte l'hypothèse du Deus Ex Machina comme celle du miracle, les deux étant un peu trop épiques pour moi.

Non, c'est n'importe quoi. Ca ferait du temps une entité qui pourrait me faire voyager dans son système s'il le faut. Et la nécéssité implique le destin, puisque même si elle vient d'une action humaine extérieure, le voyage m'est imposé. J'ai pas cherché à me faire courser par un zombie XXL, ni demandé à être transporté  dans le passé par une lumière divine; rah, encore Dieu, merde ! 

Le pire c'est que tout ça a un sens. Aussi chaotique que ça soit. Et j'y mettrais plus facilement de l'ordre si le temps m'était pas compté. 


Tap, tap, tap, tap.

Sursaut, un mouvement, trois actions. 

Bruit de clé.

Fermer le bouquin, le ranger à sa place, dégainer paquet de clopes et s'en allumer une.

Merde, avec le doigt, ça marche pas ici.

Elle me fixa avec des yeux ronds.

Donc il y a bien une cohérence passé-présent.

Elle éclate de rire, je vais chercher mon briquet.

- Tu t'es pas trop ennuyé ?

Au contraire.

- Non, non, impec.

- Cool, s'illumina-t-elle le visage.

Je l'ai aidée à ranger les courses en repensant au bouquin. Est-ce que c'était pour le lire que le temps m'avait amené ici ? Et si j'avais loupé la partie la plus importante ? 

- A quoi tu penses ?

- Rien, rien. Tiens, les spaghetti. T'en a pris plein, dis donc.

- T'as une dizaine de kilos de retard, et tu bouffes que ça. Faut bien que je m'adapte.

J'aime cette fille.

- T'exagères...

- Du tout ! Tu ressembles à un anorexique après deux semaines de fast-food intensif.

Je me suis regardé. Je suis pourtant le même que dans l'Entremonde, avec la musculature relative mais ciselée procurée par les combats à la basse. L'évidence que ça implique me refroidit encore plus. 

Je taque ma clope dans le cendar et prend mon air le plus détaché. Le stock vient à manquer, mais on dirait bien que ça suffit.


 


Par http://www.maths-argentan.fr le Mercredi 15 juin 2016 à 10:18
On a pas fait péter le budget effets spéciaux pour rien !
 

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