Samedi 8 août 2015 à 20:58

Tentative de réécriture avec un soin tout particulier apporté aux personnages, maintenant que la méta est à peu près fixée, dans l'idée de sortir une bonne fois pour toutes des lacunes d'écriture, tant dans la forme que dans le fond, mais aussi dans les tropes, à commencer par celui de la Manic Pixie Dream Girl.

 

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- Ça commence.


En plein milieu de la rue, comme apparu de nulle part, il s'est adressé à moi. Ce petit gamin Noir à la voix calme, posée et au regard étrangement profond pour un môme d'à peine une dizaine d'années dégageait une aura assez fascinante. 

- Mais t'es qui, toi ?

- N'aie pas peur.

J'ai mis un peu de temps avant de réaliser ce qui se passait là. Il manquait une impulsion émotionnelle, du genre de celle qui envoie d'un seul coup le sang aux muscles pour permettre le combat ou la fuite. J'avais conscience de vivre un truc surréaliste, mais l'absence de réaction de mon corps indiquait que j'en avais rien à foutre. Pourtant, impossible de me sortir ça de la tête. Quand il m'a fait un clin d'oeil avant de disparaître, ça a été encore pire. Et évidemment y'avait personne dans la rue. Trop facile...

J'ai allumé une clope pour mieux penser, pris le chemin de l'appart en passant par le Södermanna, et résisté à la tentation d'aller m'y bâfrer via l'excuse "On réfléchit bien le ventre plein, et encore mieux quand on mange des trucs sains".
Mon tableau ne présente aucune prédisposition aux hallucinations, cette manifestation est donc forcément extérieure à moi, même si je ne peux pas le prouver, faute de témoins. J'ai lâché un soupir enfumé dans l'air un peu humide qui glaçait l'étendue grise, rouge et noire qu'était Boredom City, avec ses buildings sur plusieurs niveaux rappellant un equalizer. La nuit commençait à tomber et sous la lune brillante, mes souffles prenaient une apparence fantômatique.

J'ai jeté ma cigarette sur les pavés, fixés avec 
de moins en moins de cohérence à mesure que je me rapproche de la vieille ville. L'impression de voyage temporel est réelle.

 

Je refermai la lourde porte en bois derrière moi et montai les marches de l'escalier qui menait jusqu'à mon humble abode. Cet appartement est vieux, mais doux et chaleureux. C'est un bâtiment qui a une âme. La clé tourne dans la serrure et me voilà chez moi. Mon regard croise mon reflet dans le miroir, qui me le renvoie à la gueule, me sapant par là-même le peu de moral qu'il me restait au fond des poches. Un visage fin, un corps trop mince, une barbe un peu sauvage, des cheveux blonds cendrés absolument indomptables, des yeux verts entourés par d'épaisses lunettes de vue noires, un nez aquilin, un teint blafard pour pas dire cireux. Le combo sweat rouge/veste de costume noire améliorait un peu le truc, mais c'était pas fou non plus. J'étais un malade qui avait la classe, rien de plus.


Je soupirai, regrettant de ne pas avoir craqué pour un bon repas post-traumatique - le corps accuse les coups des émotions même si on ne les ressent pas ou pas complètement - et suis allé m'en allumer une troisième sur le balcon pour profiter du coucher du soleil. Je restais là un moment, en contemplation, dans l'espoir que quelque chose se produise.

Je perdis patience et retournai à l'intérieur, tournoyant un peu au bout de trois pas pour m'attraper un cendar et dégainer mon téléphone portable tout en m'affalant dans le canapé d'un seul mouvement.

- Docteur, j'ai une question à vous poser... 

- Qu'est-ce qu'on a ?

- Une hallu. Un petit garçon. Regard profond, trop pour son âge. 

- Vous pouvez étayer ?

Un truc qui m'énerve avec les gens trop intelligents, c'est qu'ils sont tout le temps en train de le montrer. Étayer, ça veut dire expliquer. Moi non plus je suis pas parfait, mais je vois un psy pour ça. Pas lui. 


- J'ai vu un môme sortir de nulle part dans la rue, il m'a parlé et il s'est évaporé juste après. 

- Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

- "Ca commence".


Léger silence.


- Vous êtes libre à quelle heure, demain ?

- J'ai un truc de prévu jusqu'en début de soirée.

- Vous pourriez passer à 18h30 ?

Ce mec est plein de blagues.

- Je vais voir ce que je peux faire. 

- Soyez là. 

J'ai pas trouvé quoi répondre, et de toute façon les plombs ont sauté, l'alarme s'est déclenchée, la communication s'est coupée, et je me suis gratté le nez. 

J'ai allumé un briquet et j'ai avancé à tâtons vers l'entrée pour remettre les plombs en place et faire taire l'alarme. Depuis quand il se la joue comme ça ? Il s'est fait 48h de marathon "Films noirs" le weekend dernier ou quoi ?

J'ai réfléchi à ça alors que j'avais la bouche pleine de spaghetti bolonara. C'est pas banal, mais c'est ma spécialité. J'adore la carbonara et la bolognaise, et comme je suis jamais capable de décider laquelle des deux je veux faire, je les mélange et ça donne ça. Je venais de passer une journée franchement bizarre, et le simple fait de manger mon plat-totem me réconfortait dans l'idée que tout n'était pas si tordu. J'arrivais même presque à occulter le fait que mon psy n'avait absolument pas semblé étonné par ce que je lui avais dit, au point que selon l'hypothèse la plus probable, il s'y attendait, comme s'il faisait partie d'une vaste -

Le fixe a sonné. Je l'ai attrapé d'une main tout en enfournant une bonne grosse fourchette de bolonara dans ma bouche, parce que je suis un individu à la logique irréprochable quand il s'agit de se nourrir.

- Chalut.

- Encore une carbolognaise ?

Solenne, ma copine. Un truc que j'adore chez cette fille, c'est qu'elle fait rien comme tout le monde. Un truc que je reproche à cette fille, c'est son père. 

 - Ouais, ch'avais faim, et vu que t'étais pas là, je me chuis dit shoyons fous... Chat va ?

Elle éclata de rire.

- Oui, "chat va", et toi ?

Houlà. Question à 8 milliards. Vous devriez entendre le bruit de la masse de spaghetti descendre le long de ma gorge d'ici.

- Alors écoute je vais impeccablement bien, tellement bien que j'espère sincèrement que tu vas aussi bien que moi, d'ailleurs permets-moi de te le demander dès maintenant : Est-ce que tu vas aussi bien que moi ?

Deuxième éclat de rire.

- Il y a des chances, mais tu me manques !

Je partis sur une enqûete implacable afin de découvrir de quelle façon elle avait occupé son temps libre :

- Toi aussi tu me manques. Beaucoup. Qu'est-ce que tu as fait de beau cet après-midi ?

(Je mets un point d'honneur à être incollable sur l'emploi du temps de ma dulcinée et mes capacités narratives sont de l'ordre de l'incroyable.)

- Je suis allée au marché noir, j'ai fait des combos, t'imagines même pas !

- Raconte ?

- J'y suis partie avec 2000 couronnes, j'en avais 15 000 en rentrant, et c'est sans compter les kilos de courses ! J'ai mis la main sur des raretés, on va se mettre bien !

Solenne et sa passion pour le marché noir... Un mystère de plus à élucider. 

- J'ai même trouvé Led Zeppelin IV !

- Ah ouais quand même.

Il est très difficile de trouver ce genre d'albums 
au marché noir, souvent considérés comme des pièces de collection, parce qu'ils partent très vite dès qu'ils croisent l'oeil d'un connaisseur; et sans mauvais jeu de mots, Solenne a toujours eu une chance insolente à ce niveau-là.  

- Dis, t'as changé tes cordes ?

 Putaindmerde. J'avais complètement oublié.

 - Euh non.

- Tant mieux, je t'en ai pris des Sharp, tu m'en diras des nouvelles ! 

Un truc que j'adore chez cette fille, c'est qu'elle a un talent monstrueux pour la musique. Deux trucs que j'aime encore plus chez cette fille, c'est qu'elle est vraiment imprévisible et qu'elle a des dons de gestionnaire-née.

- Ah, merchi...

- Au fait, mon père m'a dit que tu l'avais appelé.

Quelle espèce de fieffé manipulateur dénué de tout sens moral, parjure du Serment d'Hippocrate, maniaque du contrôle hypocrite DE MERDE !! Hy-po-crite de mer-de !!

- C'est rien, tu sais...

- Il est inquiet.

Incroyable. Ma main au feu que ce mec n'a pas éprouvé de sentiments  pour quelqu'un d'autre que sa femme et sa fille depuis la Terminale.

- Tu sais, si t'as un problème, tu peux m'en parler...
- Sol, j'appréchie ton aide, mais tu comprends, ch'est ashez bijarre.


Elle s'est à nouveau mise à rire. Je crois que la seule raison pour laquelle une fille aussi géniale est avec moi, c'est parce que je parle souvent la bouche pleine. Vraiment, j'ai absolument pas la moindre idée de ce qu'elle peut bien me trouver.

- Bon, alors à demain soir ! Tu me diras comment ça s'est passé ! Je t'amène les cordes ! Je t'aime !

*SHCLIC*

Au moins, on a pas perdu deux heures à déterminer qui raccrocherait le premier, ça change. 

En posant le téléphone, j'ai remarqué un drôle de détail : quelqu'un avait écrit DEUS EX MACHINA dessus. Faut que j'arrête d'inviter Kepa à la maison, la prochaine fois c'est ma basse qu'il va me pourrir. Mec, c'est pas parce que tu fais du cinéma que t'es aussi forcément un artiste-peintre accompli. Tout le monde ne peut pas être David Lynch. En plus c'est ma basse, merde ! 

D'ailleurs, elle est où, cette coquine ? Derrière le lit, non ?

 "Incroyable, Patrick, Dan se lève, il fait un pas, puis deux, puis trois, il saute  en faisant un quadruple axel, Rose, hahaha, quelle blague mon cher Patrick, et il attrape sa guitare !"

C'est pas une guitare, c'est une basse. Elle est vieille mais magnifique, à condition de ne pas prendre en compte que les cordes sont moisies, mais de toute façon, demain soir, je les change. Et faut vraiment que j'arrête de délirer avec Nelson et Axl Rose. Les Guns c'est fini, et c'était déjà le cas bien avant  Chinese Democracy. 
J'ai bossé un peu nos morceaux les plus récents, on a un assez gros concert de prévu dans quelques jours, il faut que je sois prêt.

Au moment de ranger ma basse, j'ai remarqué un gros L sur le dos de l'instrument. Décidément, le rouge est à l'honneur, ce soir.

Mon téléphone sonne, je viens de recevoir un SMS de Kepa qui me dit que le Rouge avance. "A mesure que le niveau d'encre de ton marqueur indélébile recule", lui répondis-je. Face à son incompréhension, l'idée selon laquelle il n'y était pour rien s'est imposée, et avec elle sa conséquence directe : Peut-être que tout ça était lié. J'irai le voir demain. En attendant, il faut que je dorme, avec l'espoir d'y voir plus clair. 

Je m'éjectai du lit d'un bond au bout de cinq minutes pour me traiter d'idiot à plusieurs reprises tout en déboulant à moitié nu dans la cuisine pour chercher un chiffon et du White Spirit. J'attrapai le fixe au passage, m'habillai d'une écharpe et imbibai lourdement le chiffon de naphta lourd. Même en frottant comme un possédé, impossible de diminuer ne serait-ce qu'un peu l'intensité des lettres rouges, comme si elles avaient toujours été incrustées dans le plastique du téléphone. 
L'espoir d'y voir plus clair après une bonne nuit de sommeil, par contre, lui, fut complètement effacé.
Je me fis un deuxième saladier de bolonara en me torturant l'esprit, misant sur mon deuxième cerveau pour m'apporter le repos nécéssaire, à défaut des réponses.


Le lendemain, en sortant de cours sur le campus bondé pour rejoindre un tram qui l'était tout autant, je m'extirpai mentalement des prédicats et du gnosticisme afin de reprendre ma réflexion sur les évènements de la veille là où je l'avais laissée. Déjà, d'où pouvait bien venir ce gamin ? Et est-ce que mon état a empiré ? Ca expliquerait le silence de mon psy autrement que par son implication dans une vaste blague avec la complicité de sa fille, dont le but serait uniquement de me rendre encore plus dingue que je ne l'étais déjà. Les lettres rouges dans mon appart, ce serait à ce moment-là un coup de ma dulcinée, qui aurait trouvé au marché noir une encre rare et probablement illégale qui serait parfaitement indélébile. C'est tiré par les cheveux mais ça se tiendrait, en tous cas c'est la seule explication logique à ma portée pour le moment. Mais je comprends pas l'intérêt d'une telle blague, surtout aussi élaborée. 
Peut-être un test pour déterminer l'évolution de mon état ? 

Je ruminais tout ça en allumant ma première cigarette de la journée sur le chemin qui menait à l'appartement que Kepa partage avec Lola, sa copine depuis le lycée, après avoir fait un petit détour par l'ICA du coin pour acheter quelques bières.

J'ai ouvert la porte sans sonner, parce que Kepa est un schlag qui oublie toujours de la fermer. 8 fois sur 10, en fait, à chaque fois qu'il est chez lui et que Lola est en cours. 

- Hej, mec. J'ai ramené des bières.

- On peut donc dire que tu gères.

On s'est fait la bise. Kepa est mon meilleur ami depuis le lycée, on s'aime comme des frères. Grand comme une montagne, il respire pourtant la douceur et la tranquilité. Bien que très fort, il n'est même pas musclé, sans pour autant être ni maigre ni rond, ce qui n'a aucun sens. Brun aux cheveux bouclés, il dégage une aura apaisante et possède une certaine ressemblance avec Benedict Cumberbatch. Réal de grand talent, il m'a attrapé pour jouer des rôles dans pas mal de ses travaux pour une raison qui m'échappe encore maintenant. 

- Explique-moi cette affaire de Rouge, au lieu de me flattouiller l'ego, souris-je.

- Voyons, Sherlock, vous n'êtes pas au courant de ce festival du film qui a lieu chaque année ?

- Celui dont tu me rabats les oreilles depuis deux mois et pour lequel on a déjà tourné une quinzaine de scènes ? J'avais complètement oublié.

C'était vrai. On a mis les bières au frais.

- Ce fameux festival underground, parmi les derniers rescapés de la chasse à la culture, et qui s'adresse aux lycéens et autres étudiants afin de permettre une renaissance de la création.

- Le tout avec l'aspiration d'être reconnus par les médias. Mais ça marchera jamais, on n'a plus de création culturelle à grande échelle, . Je comprends que tu veuilles fighter ça, vu qu'on a jamais connu l'époque où il y en avait une, mais c'est voué à l'échec.

- Dixit le mec qui remplit des stades avec ses concerts clandestins, lança-t-il en riant et en allant chercher deux bières déjà fraîches.

- On joue devant 30 à 150 personnes en moyenne, t'exagères. Bon, parfois dans de belles salles, mais la plupart du temps, c'est dans des caves. Et on fait tout avec nos propres moyens, on reçoit jamais d'aide autre que le prêt de la salle.

- Alors pourquoi vous continuez, si c'est pas pour la gloire ?

- Pour la musique. Le feeling, l'intensité de l'émotion que ça produit, pour...

Il y eut un silence.

- Je peux vraiment te faire marcher sur des kilomètres, c'est fou ! éclata-t-il de rire.

J'ai du mal avec le second degré, au point d'en oublier parfois que le Kep a un Master de Philo en poche.

- C'est pareil pour ce festival. C'est peut-être un combat de Don Quichotte, mais il faut le mener, ne serait-ce que pour le principe.

- Et tant pis si on se retrouve tous en taule ?

- Salut, Lola, on t'avait pas entendue arriver, lâchâmes-nous d'un choeur blasé.

Ses cheveux blonds en cascade dansèrent un instant autour d'elle, dressée derrière nous. Ses yeux bleus froids étincelaient d'amusement mêlé de lassitude.

- Ca vous apprendra à laisser la porte ouverte, bande de gastéropodes, sourit-elle. N'empêche je vous trouve quand même bien irresponsables. Dan a ramené des bières ?

- Je suis là, tu peux me le demander directement.

- Il a payé son tribut, calma Kepa.

- Cool, je vais en prendre une avant de partir, alors !

Lola est passionnée de cinéma depuis toute petite. Au lycée, c'est cette passion qui l'a rapprochée de Kepa. Ils se sont pas lâchés et font en gros les mêmes études. C'est clairement elle qui mène leur relation. Elle fait un double cursus Socio/Histoire et Théorie du Cinéma, alors que Kepa est en Philo/Histoire et Théorie du Cinéma. Hyperactive, elle ne reste jamais longtemps en place. Lola possède également un visage large aux traits ronds quoique fins, un menton volontaire et un regard souvent hautain. Ca lui donne un air androgyne qui fait une bonne partie de son charme et donne une idée précise de son caractère. Avec elle, jamais de surprises. 

- Alors, de quoi vous parliez ? lança-t-elle avec un grand sourire en s'effondrant provisoirement dans le divan du salon.

Kepa tenta la diversion.

- La culture des huîtres en Basse-Andalousie.

Je la lui ruinai sans trop le faire exprès.

- Le statut de la culture en
 Suède Française.


- Vous savez qu'ils vont resserrer les lois sur la production culturelle, d'ailleurs ? Ce sera bientôt fini, les dérogations, on va passer de "tolérés" à "hors-la-loi", et à tous les coups on va se retrouver à devoir soudoyer des flics pour faire nos trucs, comme pendant la Prohibition. 

- Monde de merde.

- Attends, c'est pas encore passé, cette loi. On a le temps.

- Le temps de s'inflitrer chez moi pour écrire des trucs au marqueur rouge un peu partout ? tentai-je pour la forme.

- Ah oui, tiens, il faut que tu m'expliques, j'ai absolument rien compris à ton message d'hier soir.

Lola en reçut justement un.

- Mince, Evy est déjà là ! Faut que j'y aille !

Elle est partie se préparer en quatrième vitesse, emportant sa bière avec elle.

- Tu vas dans un bar, tu peux la laisser ici ! lance Kepa en direction de la salle de bains.

- Conscience professionnelle ! réplique-t-elle. "Et puis c'est pas bon quand c'est tiède."

- On a un frigo...

- La bière sans bulle c'est dégueulasse ! 

Kepa se pencha vers moi pendant que Lola pestait sur l'avance temporelle de son amie depuis le lavabo.

- C'est quoi cette histoire de tags dans ton appart ?

- Rien, j'ai cru que c'était toi. 

- Attends attends, de quoi tu parles ?

- Des phrases bizarres, au marqueur. Tu as déjà entendu parler d'une encre indélébile et extrêmement fine ?

- Je te la refais : De quoi tu parles ?

- Je ne sais pas. 
Ca part pas au White Spirit. 

Mieux valait ne pas lui en parler et garder mes théories pour le psy, une fois que je lui aurai fait sortir les siennes. Kepa n'avait rien à voir avec ça, c'était maintenant au-delà de l'évidence. Il a serré les dents sous une moue contrite. L'empathie est réelle chez ce mec. Il est parti nous chercher deux bières de plus. Je n'allais pas tarder à devoir partir, mais préférai ne rien en dire, pour ne pas casser le groove du moment. 

La porte a claqué quand Kepa s'est ramené et mon sourcil a dû se lever parce que je crois avoir été bien élevé.

Elle est très indépendante, tu sais.

- C'est une raison pour être aussi souvent irrespectueuse ?

- T'y vas fort, là...

- Non. Si je vous connaissais pas aussi bien, je dirais que vous êtes plombés par l'habitude et qu'elle sauve la façade autant qu'elle peut.

Ouverture démagogique. Je déteste faire ça.

- T'aurais pourtant pas tort... lâche-t-il en sortant deux clopes et m'en tendant une.

- Ca fait quoi, 7 ans, maintenant ?

- Ouaip. Plus ou moins. J'ai jamais été très dates. Et toi avec Solenne ?

- On parle de toi, pas de moi.

Il lâcha un soupir.

- Elle se force à pas s'éloigner de moi. Mais pour être honnête je sais pas si au fond elle en pas rien à foutre. 

Tu la connais mieux que moi : si c'était le cas, elle serait partie depuis un moment. 

- Peut-être. Allez, on parle d'autre chose avant de se figer en caricatures de nous-mêmes.

- Bonne idée.



On a donc continué à parler d'eux, de leur relation, de leurs problèmes, de leur zone de confort, jusqu'à ce que mon téléphone ne me rappelle mon rendez-vous avec mon psy, à l'autre bout de la ville. Je dus donc décarrer en vitesse. Une bise rapide à Kep et ma main sur son épaule avec un mot d'espoir et me voilà dehors. Le vent me claque au visage. J'attache ma veste et plonge mes mains dans les poches en serrant les dents, direction le tram le plus proche.


25-30 minutes plus tard, me voilà chez mon (futur) beau-père. "Dr Philippe Carpentras, Psychiatre", indique la plaque de bronze à l'entrée de l'imposant bâtiment qui abrite le Cabinet Pluridisciplinaire de Boredom City.

- Salut, doc.

- Salut, jeune fou ! Raconte-moi tout. Et pas de blagues sur Philip K. Dick.

Venant de lui, j'ai connu pire comme entrée en matière. Je ne vais pas m'en plaindre, même si je déteste me répéter. Voyons ce qu'il a à dire et gardons nos théories pour nous. 

 - Comme je vous l'ai dit au téléphone, j'ai vu un gamin qui n'existe pas.

- Tu dis ça parce qu'il a disparu ?

- Parce que mon corps n'a pas réagi. J'avais conscience que c'était impossible, mais j'en avais rien à foutre. C'est donc forcément une hallu, mais ça colle pas avec mon tableau.

Le doc est resté silencieux. Il fait souvent ça quand il me cache quelque chose.

- Avais-tu bu, fumé ou pris quoi que ce soit d'autre d'illégal avant de le voir ?

Pour qui il me prend ? 

- Non...

- Relation sexuelle trop longue la veille ?

Donc Solenne était aussi fatiguée que moi hier. J'aime pas ce ton intrusif.

- J'ai pas vu Solenne depuis trois jours.

- TU ABUSES DE SA CONFIANCE ?!

- Non ! Non...

 T'ain, ce type détourne des pilules... Si j'étais pas amoureux de sa fille, je lui brosserais les gencives au lance-flammes.

- Calmez-vous, doc. Vous avez quelque chose contre ça ?

- Contre l'infidélité ? Une thérapie de couple, à part ça je vois pas trop...

- Contre les hallus, martelai-je.

- Si t'insistes, je peux te mettre sous antipsychotiques, mais j'ai pas envie de bousiller si tôt la jolie cervelle de mon futur gendre. De toute façon, Solenne me le pardonnerait jamais, et elle est vraiment terrible quand elle s'énerve...

Ce mec vit-il pour quelqu'un d'autre que sa fille ?

Il soupira et serra les dents. 
Ses sourcils se froncèrent, lui donnant un air inhabituellement grave.

- Je suis tenu par le secret professionnel mais je te mentirais en te disant que ce que tu me racontes est un cas isolé, lâcha-t-il.

C'est pas une hallu. C'est tout sauf une hallu. Ce gamin est réel. J'avais raison. 

- Quelque chose se prépare.

- Quoi ?

Il dégagea son regard.

 
- Je ne sais pas. Tu connais le proverbe, tout arrive pour une raison. Fais-moi signe si ça se reproduit.

 Ben voyons... N'importe quel autre docteur m'aurait envoyé à l'HP en urgence (réponse A), bourré de médicaments (réponse B), interdit d'approcher sa fille (réponse C), ou les trois à la fois (réponse D). Lui, non. On pourrait presque croire qu'il s'en fout.

- Autre chose ! Quand Solenne m'a appellé, après que vous ayez prouvé l'élasticité de votre conception du secret médical, j'ai remarqué un truc écrit au marqueur rouge sur mon fixe.

- Quoi donc ? s'engouffra-t-il dans la diversion de ma remarque concernant son incompétence en matière de respect.

- Deus Ex Machina.

- Ah oui quand même.

- Qu'est-ce que vous voulez dire ?

- Rien, à part que c'est bourré de sens.

Bien sûr. "Dieu sort de la machine", juste après une vision qui m'apprend que quelque chose va arriver, ça fait toujours son petit effet.

- Autre chose ?

- Ouais. Un L rouge sur le dos de ma basse. 

- Vous avez essayé de le faire partir ?

- Au White Spirit sur le téléphone. Pas sur ma basse, vous êtes cinglé ?

Il ne releva pas. Mauvais signe.

- Qu'est-ce que ça a donné ?

- Indélébile.

Il resta silencieux un long moment, suffisamment pour que je me demande si je n'étais pas censé me sentir mal à l'aise.

- Je vais peut-être partir.

- Hein ? Oh, oui, oui, partez, je vous en prie. Je vous raccompagne pas, vous connaissez le chemin.

- Depuis quand vous me vouvoyez ?

- Je ne sais pas. C'est nouveau. Ca vient de sortir. Vis avec. Ca te dérange pas, en plus.

Ce mec est dingue. 

Il refusa le chèque que je lui tendais, écrit péniblement dans le tram.  

- C'est ma tournée !

En même temps, j'ai rarement vu une consulte aussi courte. 
Il souriait, dans une tentative de diversion supplémentaire. D'un point de vue clinique, ce que je viens de penser serait une preuve de la résurgence de la paranoia en tant que forme prise par mon obsession de compréhension et de profondeur. Oui, médicalement parlant je suis complètement jeté, oui. Mais de mon point de vue, je vois ce que les autres loupent. De mon point de vue, c'est parce qu'ils sont creux que mon désir de comprendre me rend plein, différent, et ce même malgré mon tableau. Différent, pas meilleur. Cela dit, que saurait le doc de cette hallu qui n'en est pas une ? D'autres personnes ont pu en avoir, mais a-t-il un moyen de les lier à moi ? Solenne ? Est-ce que ce n'est pas plutôt un truc universel ? Ou alors sait-il quelque chose que j'ignore ?... 
C'est pas Solenne quand même ?

Une fois dehors, j'ai sorti une clope et me suis adossé contre un mur, juste devant son cabinet. Sûr que le petit Noir va revenir.

- Je t'attendais, déclarai-je, sentant le stress monter.

- Et tu penses que je suis apparu parce que tu as pensé à moi, et que je suis donc une hallucination sur laquelle tu as une emprise ?

Il avait mis dans le mille. Incapable de répondre quoi que ce soit, j'ai senti ma gorge s'assécher et mon coeur s'est mis à battre plus vite. Enfin un semblant de réponse émotionnelle.

- Je suis venu te prévenir.

J'ai gardé le silence. Mes yeux le pénétraient. Récupérer un maximum de données. Déterminer si Solenne l'a vu aussi. Ne rien laisser paraître.

- Ca commence. N'aie pas peur.

- Ca fait longtemps que j'ai plus peur du noir, tu sais...

Le gamin s'est mis à rigoler. Il a dû croire que je me la jouais macho-super-héros. Le genre qui n'a peur de rien et qui fait rêver les ménagères, même si j'ai aucune idée de l'effet que je peux bien leur faire. Je suis pas assez connu pour ça, de toute façon. Ma mise en place avait marché, et c'était tout ce qui comptait. Je tremblais un peu, comme après quinze cafés.
Je tirai longuement sur ma clope pour que la nicotine me détende suffisamment vite.

- Je suis pas fou, on est d'accord ?

- Non. 

- Même par rapport à la raison pour laquelle je le vois ? demandai-je avec un signe retourné du pouce vers le cabinet.

- Même.


- Donc tu existes.

- Pas autant que toi, mais j'existe, oui.

- T'es pas un produit de mon esprit. D'autres personnes t'ont vu. Solenne ?

 - Mais je ne me montre pas à tout le monde. Je ne sais pas qui c'est.

Je me sentis rassuré, au moins à moitié. La tension s'expulsa dans ma phrase suivante.

- Et pas forcément de la même façon ! Donc t'as pas de forme stable, pas vrai ? 

- C'est ça, dit-il en souriant. Je suis content que tu comprennes.

- T'es venu chez moi ? C'est toi qui as écrit ces trucs au marqueur ?

- Non. Et non. Désolé.

- Merde. Qui a bien pu faire ça ?

 - Je n'en ai aucune idée, dit-il doucement. Peut-être que je ne suis pas le seul.

- Le seul quoi ? Mais t'es qui, à la fin ? Qu'est-ce que t'es et d'où tu sors ?

Il me calma en deux phrases.

- Je viens du temps. Et je ne sais pas ce que je suis, ni qui je suis, d'ailleurs. 

 Mon coeur s'est glacé, le sang battait à mes tempes. Ce gamin était à la fois mystérieux, fascinant, terrifiant et... sympa, il fallait bien l'admettre.

 - Mais qu'est-ce que tu fous ici ?

 - Je suis venu te prévenir, sourit-il à nouveau.

- Me prévenir de quoi ?

- D'une exaction qui a mis à mal la structure de la réalité et à cause de laquelle la fin du monde est proche. Il ne lui reste plus qu'une trentaine d'heures.

- Quoi ?

- Je voulais que tu le saches. 

- Attends attends attends... 

- Il le fallait.

- Non, non, non, reste là, tu vas encore me faire le coup de...

Disparaître, littéralement. Une fois de plus. Ca commençait à devenir une habitude. Et évidemment en plein millieu de mon interrogatoire ! Je m'en voulais à mort de ne pas avoir pu réagir mieux que ça. Mon coeur a retrouvé sa température normale mais le sang battait toujours comme s'il avait l'intention de me tuer. Je n'y comprenais rien et avais sacrément mal au bide. Après avoir longuement hésité à enfoncer la porte de la salle de consulte de mon psy en lui clamant que j'avais de nouvelles données et que ça concernait la fin du monde, je suis rentré chez moi à pied. L'air m'a fait du bien. J'ai pas mal réfléchi pendant le trajet. Et si j'étais revenu pour lui en parler, qu'est-ce qu'il se serait passé ? Il m'aurait dit que j'étais en plein délire mystique eschatologique, et là, j'aurais pas pu éviter le passage en HP, petit copain de sa fille ou pas. Surtout, d'ailleurs ! Personne ne veut que sa fille bien-aimée sorte avec un illuminé, dérangé de base, qui plus est.

C'était vraiment la merde.

J'ai dégainé une autre clope pour améliorer mes capacités de réflexion. Non, Södermanna, mon bide est encore trop en vrac pour que je sacrifie au rituel de la bonne bouffe, c'est hors de question. J'ai sorti mon casque pour le connecter à mon téléphone, qui me lança arbitrairement "Arriving somewhere but not here" de Porcupine Tree, un groupe légendaire qui n'a jamais réussi à tomber dans l'oubli. Ce morceau m'a toujours aidé à structurer ma pensée. 

Une fin du monde, donc. Soit ça, soit je suis bon à interner. Dans les deux cas, ça revient au même, au final. Ma vie n'en a plus pour longtemps. Bizarrement, ça ne me faisait ni chaud ni froid de me confronter à cette idée. J'imagine que c'est un des rares avantages de mon tableau. D'être ce que je suis, peu importe ce que c'est.

"Complètement givré, le mec", vous devez vous dire. Attendez un peu de voir la suite. Le pire c'est que tout ça est réel, même si je ne le savais pas encore à ce moment. Et permettez-moi de vous dire que la notion-même de réalité va fortement être mise à mal par tout ce qui s'apprête à se produire. Mais revenons-en à mes pensées du moment, si vous voulez bien.

Déjà, il faut savoir à quoi ressemblera cette apocalypse. Holocauste nucléaire ? Peu probable, le monde est relativement calme, niveau relations internationales, surtout depuis les différentes annexions de la part de la Suède. La guerre froide écologique est sur le point de se terminer et il n'y a pas de tensions particulières, ce serait donc absurde que quelqu'un sorte l'arme atomique. Niveau terrorisme, pareil : Il n'y en a plus depuis plusieurs décennies. Alors quoi ? Une intervention divine ? Un déluge ? Un cataclysme naturel ? Une pluie de météorites ? La lune qui se décroche de son orbite ? La Terre qui implose ?

Rien de tout ça ne me semblait possible, surtout vis-à-vis des dernières mesures astronomiques relayées par Flipbörd. Sans compter qu'une hallu un tant soit peu élaborée ne m'avouerait jamais qu'elle n'existe pas autant que moi.

Je soufflai de soulagement. Je pouvais à nouveau respirer correctement. Ca tombait bien, j'arrivais chez moi.

En poussant la lourde porte en bois, je me sentais plus léger. C'est devenu encore meilleur quand j'ai refermé celle de mon appart. Une tornade brune m'a sauté dessus.

- Tu sais que t'es en retard ! 

- Dis ça à ton père...

- Je m'en fous ! Depuis quand tu fais attendre les super canons, hein ?

Je pense qu'elle disait ça avec une sorte d'ironie naïve, ces deux adjectifs donnant une idée outrageusement précise de sa beauté. Solenne est une magnifique brune élancée et pulpeuse, au visage fin et aux yeux verts. Ses cheveux raides donnent à son corps divinement proportionné une dynamique fascinante.

Les lèvres de Solenne ont un avant-goût de paradis. Et le reste aussi. Je la serrai fort contre moi, l'embrassant dans le cou.

Bon. Je lui dis ou pas ?

 
- Sol, il faut que je te dise un truc.

Elle sortit sa main de mon pantalon et me regarda avec des yeux ronds.

 - Oui ?

 - J'ai vu un gamin hier. Il m'a parlé et il a disparu.

 - Je sais, mon père m'a raconté. C'est pour ça qu'il s'inquiétait.

Ah ben ça, c'est fort. Je l'avais absolument pas vu venir. Je ne m'y attendais pas du tout. Je ne suis que stupeur et stupéfaction. Je suis totalement flabbergasté.

- Un petit garçon Noir, c'est ça ?

Je confirmai d'un signe de tête.

- Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

- Il m'a parlé de la fin du monde. Ensuite il y a eu des tags ici. Regarde sur le téléphone. 

Elle se désolidarisa de moi pour aller voir. 

- T'es sûr que c'est pas une blague de Kepa ?

- Certain. Je l'ai vu tout à l'heure. Et de toute façon j'y suis allé au White Spirit. Infuckingdélébile.

Ses merveilleux yeux verts-bleus s'équarquillèrent et s'assombrirent. Elle était stressée, elle avait peur.

- Et le petit garçon Noir ? Tu l'as revu ?

- Juste après la consulte avec ton père. Il a parlé d'une exaction qui a causé des failles dans la structure de la réalité et qui serait la cause de la fin du monde qui arrive bientôt. D'après lui, il ne reste plus qu'une trentaine d'heures.

Elle s'est approchée de moi, m'a attiré à elle et a repris sa position de tout à l'heure. Ah carrément. Elle m'a embrassé avec une sensualité rare, même pour une Solenna Erotica. Ca la refroidit pas DU TOUT. Et un mystère de plus, hein. Au point où on en est, on va arrêter de compter, ça vaut mieux.

- Ca ne va pas ? me demanda doucement Solenne après son baiser que Vénus elle-même n'aurait pas renié.

- Non non, c'est juste la fin du monde.

J'ai mentalement entendu les rires enregistrés d'un public de sitcom. J'étais complètement passé à côté de la tentative adorable de Solenne pour me réconforter.

- On va tous mourir, repris-je.

- Il te l'a dit ?

- Non, mais ça me semble plutôt évident...


- BONSOOOIR ! Bonsoir à tous ! Ha-ha !

On s'est retournés tous les deux en même temps. Solenne était blottie contre moi, et quand je me suis levé pour m'appuyer contre la porte, mon pantalon est tombé. Dommage que vous n'ayez pas été là, c'était assez marrant à voir. Ce qui était moins marrant, c'est qu'un type d' 1m90 se tenait juste devant nous. Il était habillé comme Hugo Weaving dans V pour Vendetta, sauf qu'il ne portait pas de masque. Il jeta un regard amusé à mon fute. 

Rendez-moi ma vie normale...

 - Désolé de troubler de si charmantes retrouvailles, les amis, cependant il est de mon devoir de vous informer d'une chose primordiale qui revêt donc de quelque importance, si vous me suivez.

On l'a regardé sans parler. J'ai serré le poignet de Solenne dans ma main en espérant qu'elle n'ait pas la bonne idée de lui mettre un direct dans la tronche. Quoiqu'il le mériterait. Il sortit une lettre de sa poche, l'ouvrit et nous la lut :

 - Mademoiselle, Monsieur. Par la présente, je vous informe que la fin du monde est proche, et qu'elle ne ressemblera à rien de ce que vous pouvez imaginer. Votre rôle une fois qu'elle aura eu lieu sera primordial. C'est tout pour moi, merci, retrouvez-moi au Krakatoa le 18 !

 Le type se transforma en lapin et sauta par la fenêtre. J'ai à nouveau entendu le public de sitcom, sauf que cette fois-ci, ils applaudissaient la sortie du mystérieux personnage.

- C'était lui ?

- C'était lui, lâchai-je en hochant la tête. Il n'existe pas complètement, donc il n'a pas d'apparence fixe.

- Il a bien sous-entendu qu'on allait survivre, je suis pas dingue ? "La fin du monde ne ressemblera à rien de ce que vous avez pu imaginer"...

- ... Et "Votre rôle une fois qu'elle aura eu lieu sera primordial".

- Donc on va pas mourir. Ca, c'est réglé. Je pense qu'on peut le croire.

- C'est pas juste une hallu, si c'est ce que tu veux dire, oui. 

- Alors appelle tout de suite les autres ! Réunis les tous à l'appart d'ici une heure, sauf si ça te dérange de recevoir autant de monde à la fois, mais c'est un cas de force majeure, alors on va dire que non. Pendant ce temps, je vais trouver l'abri antiatomique le plus proche, au cas où on se plante ! s'exclama-t-elle, totalement hypomane, en se jetant sur mon ordi qui n'avait rien demandé à personne.

- Heu, Sol, t'es sérieuse ?

- Ben oui, on va pas laisser tomber nos amis, t'es malade ou quoi ?

- Oui, c'est pour ça que je vois ton père depuis tout ce temps.

- NE JOUE PAS SUR LES MOTS TU M'AS TRES BIEN COMPRISE.

- D'accord ma chérie. Mais il y a un truc qu'on a pas pris en compte.

- C'est vrai... Avec un peu de chance, on n'aura plus jamais à faire les courses...

- Important, insistai-je.

- Ah oui, quoi donc ?

- C'est lui qui va venir à nous : "Retrouvez-moi au Krakatoa le 18." Le 18, c'est le soir de notre concert. Donc...

- Il va nous y retrouver et nous expliquer quoi faire !

- Soit ça, soit ce sera là qu'aura lieu la fin du monde, soit les deux.

- Mmh... J'y crois moyen, ça ferait trop gros.

- Ca serait épique.

- "Le conceeert de la fin du moooonde" singea-t-elle d'une grosse voix en riant d'abord à moitié, puis complètement.

- Oui, bon, d'accord. Disons que ce serait au moins franchement stylé.

- Arrête de fantasmer sur un DVD live et dégaine ton phone, beau gosse. La vie de nos amis est entre nos mains !


Quelle merveille de la création que cette jeune fille. Solenne est définitivement l'avant-garde de la perfection, sinon son avatar le plus précis.
J'ai obtempéré, d'autant que j'aurais fait pareil par moi-même. Hors de question de laisser Kepa et Lola mourir d'ennui alors qu'une fin du monde se prépare. Faut pas déconner.

Je ne réussis à avoir personne. Lola devait être bourrée avec son amie, quant à Kepa, probablement en train de dormir. En ce qui concerne Seb et Pierrot, respectivement notre batteur et chanteur/guitariste, ils étaient aux abonnés absents. J'ai laissé des messages, suite à quoi Solenne m'a sauté dessus parce qu'il nous restait quand même une trentaine d'heures.

Grâce à elle je pus focaliser mon esprit et mon attention sur un autre sujet qu'une fin du monde imminente. Dieu que c'est bon.

Plus tard dans la soirée, elle m'a avoué qu'elle avait peur. Plus tard dans la nuit, je lui ai dit que c'était normal, que n'importe qui aurait eu peur devant ce mec et ses révélations, même Chuck Norris.

 


Mardi 22 septembre 2015 à 21:52

 

Mes yeux s'équarquillent sur le plafond bancal, oscillant d'obscurité. La pression du vide me plaque au sol du matelas et ma propre sueur froide me colle à la couette. Mon crâne n'est plus qu'une caméra en plan fixe, à peine capable de couvrir les 180° que la mobilité oculaire est censée me permettre. A neuf heures, une gargouille ailée m'observe, campée sur ce qui me semble être le pied avant-gauche du lit, plus gigantesque que jamais. Je doute d'être toujours dans la chambre. Mon corps ne répond pas, même ma langue est paralysée, je suis investi par la peur la plus intégrale. La gargouille se penche vers moi, l'effroi s'intensifie, mon corps n'est plus qu'un moyen de la ressentir au plus profond de mon être. Elle ouvre la bouche et découvre ses dents monstrueuses. Ses mouvements sont lents et ça ne fait que démultiplier la terreur indicible qui ne cesse de prendre possession de moi. Son exhalaison m'emporte le nez, mes yeux sont figés sur la bête, qui lève une main ouverte sur moi. Traction gigantesque du coeur vers le haut façon passage sur le billard métaphysique. Mon âme est aspirée, je vais mourir, si je ne suis pas déjà en train. Projection vers le plafond. 




J'ai rouvert les yeux titubant hors du lit sans la moindre idée de ce qui m'avait sorti de cette paralysie du sommeil particulièrement intense. Où suis-je ? Main sur le coeur pour vérifier qu'il battait toujours, j'ai d'abord pensé au stress accumulé ces deux derniers jours, avant de relever le regard, qui se posa sur l'homme de tout à l'heure. Cette fois, il portait un chapeau.

- Salut Dannie. Il faut qu'on parle.

Toute la peur s'est changée en rage. Il s'est remis à parler avant que je ne la lui décharge en pleine face.

- Tu dois sacrément m'en vouloir, mais je ne pouvais pas faire autrement pour te parler avant que ça n'arrive. La réalité se délite, et je dois en profiter, je ne peux pas me permettre de faire la fine bouche, tu comprends ? Si tu éprouves le besoin d'exprimer ta colère, fais-toi plaisir, ici, personne ne peut nous entendre, d'où mon petit stratagème.

Lancer de regard vers le lit. Vide. 

- Nous sommes dans une réalité alternative, c'est pour ça, cala-t-il avec un lever de menton/sourcil alors que je ramenai les yeux sur lui.

J'implosais à répétition de l'intérieur. Impossible de faire sortir le moindre mot. Pas de temps à perdre de toute façon, il me faut rassembler un maximum de données. Refroidis, dégonfle, calme-toi. Ne pense pas à Solenne. Ne dis rien. Ne t'expose pas. 

- Rassure-toi, elle existe aussi dans cette réalité-là. Par contre, je ne sais pas si ton double l'a déjà rencontrée, ou s'il est occupé ailleurs. Quoiqu'il en soit, il n'est pas à la maison ce soir et cette réalité était alignée sur la tienne, alors tu comprends... C'était pratique.

- Parle. Vite et bien. Tant que je peux encore me contenir.

Il se fendit d'un sourire satisfait, comparable à celui d'un père à qui on ramène un 18 en maths.

- Bien. Le monde que tu connais existe par interpositions de strates de réalités. Il ne se limite pas seulement à la réalité que tu as toujours connue depuis ta naissance : Il existe plusieurs infinités de réalités alternatives qui s'entre-régulent. Tu te rappelles de l'exaction dont je t'ai parlée tout à l'heure ? En mettant à mal la structure de la réalité, elle a entraîné la nécessité de déclencher la fin du monde. A cet instant, toutes ces réalités convergeront, le temps de se restructurer dans un nouveau paradigme, avec un rapport différent à l'espace et au temps. 


"Oublie ta colère et note-ça dans un coin de ton esprit assez bien rangé pour que tu puisse être sûr de ne jamais l'oublier", ajouta-t-il exactement en même temps que je formulai mentalement l'idée. Je n'avais déjà plus le coeur à gueuler ou à flipper.

- La réalité va se redéployer dans un nouveau système, instancié cette fois-ci. Elle sera toujours multiple, mais unie, quoique d'une façon différente.

Comprends rien. Manque trop de données.

- Continue, articulai-je, essayant de colorer et d'affermir ma voix autant que possible.

- Vous serez seuls. Vous serez tous seuls. 
Une fois la fin du monde arrivée, vous devrez devenir forts. Trouver la faille. Trouver la solution.

- De quoi tu parles ? Reprends doucement. Qui a décidé de tout ça ? Qui a déclenché ça ?

- L'exacteur.

- Ca je m'en doute, ça m'avance bien, alors là, merci, heureusement que tu es là. Qui est cet exacteur dont tu parles sans arrêt ? Et pourquoi moi ? Pourquoi... nous, visiblement ?

Tout s'est brouillé. La réalité s'est délitée à nouveau. Evidemment... Il allait peut-être me répondre, ou pas, je n'en sais rien. Je me suis retrouvé dans la chaleur confortable de la couette perçue à travers le prisme du sommeil sans rêve ni conscience de la réalité. Ce qui venait de se produire me semblait lointain. Je dormais à nouveau. Le temps vibrait comme un élastique. Mon esprit glissa quelque chose à base de théorie des cordes au niveau macro-quantique et de bon moyen de déterminer si c'était vraiment une idée si casse-gueule que ça, et ensuite il zappa sur un documentaire concernant l'économie dans l'univers des licornes buveuses de bière, pour lesquelles la culture est une base solide de libre-échange, même si elles n'aiment pas trop la pop des années 90. Ensuite il me raconta l'histoire du Petit Chaperon Rouge, sauf que dans cette version, le Petit Chaperon Rouge était une punk qui ne sortait jamais sans sa guitare, ce qui lui permit de chanter Cumbaya avec le loup, puis de danser et devenir pote avec lui, si bien qu'il oublia complètement l'histoire de la mère-grand et du petit pot de margarine et fila en ville s'extasier sur un poster de Sid Vicious.



"Réductions exceptionnelles sur les rétroviseurs temporels ! Dépêchez-vous, y'en aura bientôt même plus du tout !"

La klockradio, responsable de mes réveils en douceur depuis que Solenne me l'a trouvée il y a six mois. Toujours branchée sur la fréquence pirate du marché noir, à la fois pour la forme, mais aussi parce que leur station est franchement géniale. Même leurs pubs sont drôles. Les rétroviseurs temporels, c'est un nom de code pour les vieux téléviseurs à écran plat au plasma, avant qu'ils ne soient perfectionnés, mais aussi zonés, ce qui rend impossible la lecture de certains formats et de certains films, qui sont de toute façon devenus difficiles à trouver, même au marché noir. Les gens qui tiennent cette boîte ont trouvé le moyen d'émettre via une fréquence que seuls leurs équipements peuvent capter, et se servent intelligemment de la loi pour continuer leurs activités à la limite de la légalité.

Je me suis un peu traîné hors du lit, plus ou moins droit, pour aller me faire du café en attendant que Solenne se réveille. J'ai allumé distraitement mon portable pour me faire assaillir de SMS de mes amis, qui ne comprenaient pas très bien les messages vocaux que je leur avais laissés la veille. J'étais complètement nu. Solenne et moi étions les deux seuls à savoir. Pour la fin du monde. Autrement ils auraient compris de quoi je leur parlais. Pour ma nudité aussi, mais c'est un autre sujet.

Mon inconscient n'avait visiblement pas chômé pendant la nuit : Je n'étais pas encore complètement sûr, mais je pensais y voir plus clair sur toute cette histoire, au point que si on avait été dans un film épique plein de bons sentiments à l'américaine, j'aurais dit que j'étais enfin prêt à affronter mon destin.

J'avais pas idée à quel point j'aurais eu raison.



Lundi 12 octobre 2015 à 0:29


 

- Et il reste pédant, perdu dans sa volonté, sans être conscient qu'il n'a pas la raison. Et il reste pédant. Et il reste pédant.
 

Plus jamais je m'endors après avoir pris un café. Bon, en l'occurence, c'est mon cerveau qui a décrété le hard reset et qui m'a affalé la tronche à plat sur la table. Heureusement, la tasse n'a pas bougé. Je l'ai mise au four quelques secondes pour la réchauffer et suis allé jeter un oeil par la fenêtre. Solenne dort toujours à poings fermés, sublime ange en paix insensible à la tempête qui se prépare. Dehors tout est gris, d'énormes nuages noirs s'étirent partout au-dehors, rendant les dominantes rouges de Boredom City ternes et déprimantes. Pour le dernier jour avant la fin du monde, on est raccord, y'a pas à dire.

Je me suis mis à réfléchir à ces mots extraits de mon dernier rêve qui s'imprimaient lentement mais sûrement dans ma tête. De qui parlent-ils ? De l'exacteur, de ce qu'il a fait, de ce en quoi ça l'a changé ? Ou de moi ? On m'a souvent reproché d'être arrogant ou prétentieux à cause de ma sale tendance à me servir de ma tête pour décrypter le monde qui m'entoure et de ne jamais me gêner pour balancer les résultats à voix haute.
Mais peu importe. Pour l'heure, une question plus importante devait être au centre de mes préoccupations : Que faire de cette dernière vingtaine d'heures avant la fin du monde ?


[Peut-être une citation prise dans un film que mon inconscient a cru bon de me rappeller.] Déjà, il faut se préparer pour le concert. Hors de question de rater un dernier live avant la fin du monde. [Ou alors c'est un indice subrepticement glissé par l'homme mystérieux à la santé mentale discutable de tout à l'heure.] En plus il est censé nous y retrouver. Si ça se trouve c'est lui qui va déclencher la fin du monde, et il veut qu'on le voit ? On aurait une chance de l'arrêter à temps ? Peut-être que c'est ce qu'il veut... Peut-être aussi qu'il n'en sait pas tant que ça, moins que ce qu'il voudrait nous faire croire, en tous cas.

Il m'apparut clair qu'il fallait que j'enfile un pantalon. Le fait que je n'aie pu renoncer à un premier café/clope à la fenêtre avant la fin du monde n'y était pas étranger. Je refusai d'aller jusqu'au t-shirt, une telle interruption de la vision me faisant oublier mes idées aussi efficacement que si j'avais passé une porte. Je m'assis torse nu sur le lit, assez doucement pour ne pas risquer de réveiller Solenne.

Je me suis mentalement foutu une baffe pour lesdites réflexions précédentes. Comme si le Mystery Man n'avait pas suffisamment mentionné l'exaction qui était la cause de tout ça... Tu te ramollis, Dannie, et pas question d'argumenter que le combo matin + paralysie du sommeil ça fait mal, non, c'est hors de question de botter en touche de cette façon. Donc. De deux choses l'une : Soit notre psycho est contre ce fameux exacteur, soit il s'en sert comme d'un bouc émissaire ou d'une diversion pour nous faire croire qu'il n'est pas lui-même l'instiagteur de tout ça. On n'a pas encore assez de données pour trancher entre les deux, mais une fois que ce sera fait, on saura clairement qui est notre ennemi. 


Notre ennemi, comme si on était de taille face à un mec qui se ramène chez toi par la fenêtre sans problème alors qu'elle est fermée de l'intérieur et qui t'envoie en enfer le temps d'un cauchemar pour t'expliquer que demain c'est la fin du monde et comment ça va se passer. Et qui ne te donne pas de réelle raison de son déclenchement, à part un vague "la structure de la réalité a pris cher, alors il faut la jeter pour en fabriquer une autre", et j'exagère à peine. 

- Bonjour mon chat... T'as bien dormi, ça va ?

Ca va, niveau espoir, on est large. Après la réalité, ce sera son tour de prendre cher. 

- Paralysie du sommeil. Encore en train de m'en remettre.

A condition que ce soit bel et bien lui notre ennemi, évidemment.

Solenne m'enlaça de ses bras autour de ma taille et se blottit contre moi, sans rien dire. 
Il valait probablement mieux que j'en fasse autant. Ca ne servait à rien de lui faire peur avec cette histoire.

Si ? Vous croyez ? Bon.

Imaginez que le monde que vous connaissez ne soit qu'une infime partie du champ des réalités. Qu'à chaque choix que vous pouvez faire, les options que vous n'avez pas choisies se manifestent quand même, mais dans d'autres réalités auxquelles vous n'aurez jamais accès, et dans lesquelles ce sera l'un de vos doubles, dont la différence se limitera à ce fameux choix, qui existera.
Considérez que c'est vrai pour chaque être, pour chaque choix, et pour chaque réalité.
 
Vertigineux. 

Maintenant imaginez un monde dans lequel vous auriez accès à cette infinité de réalités. 

Terrifiant, défiant toute raison, toute compréhension, et au passage la plupart des lois de la physique, au point de les dépasser totalement toutes les 3.

Si je me suis pas planté, d'ici une vingtaine d'heures, c'est là qu'on sera. Vous croyez vraiment que j'allais en parler à ma copine dès le réveil ?




Jeudi 12 novembre 2015 à 21:08



Réveil à 18h. Putains d'insomnies. Putains de visions. En caleçon. Je suis pas frileux. Je suis juste dingue. J'ai une conception du réel dissonante avec intrusions psychotiques et épisodes corrélés, selon mon psy. Docteur Carpentras. Père de ma meilleure amie, faut croire que c'est de famille, cette propension à aider les autres. Il prend aussi son copain, qui est mon bassiste, depuis quelques temps. Cumulard ou problèmes d'argent suite à une monoparentalité forcée, ingérence obsessionnelle ou coïncidence, amour de son prochain ou besoin de se frotter à de réels cas, je m'en fous. Ce monsieur m'a aidé à tenir le coup jusque-là. Malgré la schizophrénie, (j'attrape un pantalon,) malgré les visions, malgré cette voix incorporée et quasi-incarnée, malgré son discours apocalyptique, malgré toutes ces merdes qui font de ma vie un enfer depuis que j'ai essayé de me foutre en l'air et que j'ai échoué. 
C'est pas parce qu'il s'est obstiné à refuser toute médication envers et contre tout - y compris mon propre avis - que nos discussions ne m'ont pas aidé.


Je me suis levé du lit pour enfiler mon jean ainsi qu'un t-shirt "Kill'Em All" par-dessus lequel je me suis engouffré dans un sweat-capuche.
La transition automne-hiver était particulièrement rude cette année.

J'avisai mon écharpe du coin de l'oeil, ainsi que mes baguettes, dans l'ordre inverse duquel j'allais les prendre une fois que je me serais nourri. 

Je préparai rapidement une pizza à mâchonner en réfléchissant. La veille, Dan m'avait laissé un message qui m'avait plongé dans une flippe monstre de laquelle je n'arrivais pas à me défaire.

Jusque-là, je laissais les délires eschatiques à Lui, cet alter-ego que je me traînais depuis mon suicide raté. J'avais réussi à accepter ça comme un délire inconscient, une "surcompensation psychotique", comme disait le Doc. 
Et là, Dan arrivait de nulle part avec des mots d'une logique glacée pour m'annoncer que d'après ses sources, la fin du monde aurait lieu d'ici environ un jour et demi.

Je vous laisse imaginer dans quel état ça m'a foutu.

La fin du monde. Une putain de fin du monde qui ne ressemblerait à rien de ce qu'on était capables d'imaginer. "La compression temporelle."

Lui avait déjà employé ces mots, et son discours à base de délitation de la réalité prenait soudain un autre sens, un autre poids. Qu'est-ce qui se passerait si je n'étais pas fou ? Si le Doc se plantait ?

D'après l'heure d'appel de Dan, il nous restait à peine le temps d'un dernier concert avant que notre monde ne s'achève. Je battrai de toutes les forces de ma peur ce soir, à n'en pas douter.

Je suis sorti de chez moi l'oeil sombre et déterminé. Hors de question de laisser ma détresse flippée me paralyser. 

Le brouillard enveloppait totalement la ville. Boredom City ne m'avait jamais parue si mystérieuse. Ses lueurs rougeoyantes filtrées par la brume, on aurait juré être dans une de ces villes fantômes qu'on ne trouve que dans les films dérangeants. J'ai relevé ma capuche et arrangé mes longs cheveux bruns d'une main, l'autre serrant mes baguettes un peu plus fort.

J'aime ce genre d'ambiance, mais au stress accumulé se mêle le trac du concert qui s'annonce. Je me dirige vers le Krakatoa où Crave s'apprête à jouer devant plus de 200 personnes. Un public inespéré pour une date qu'on a mise des mois à préparer.


Cette vibration au fond de moi, qui sait pourtant parfois se faire positive, a une sale tendance à se déployer de proche en proche. Le message étrange que Dan m'a laissé la veille me revient en mémoire, plus clair que jamais.  Une fin du monde devait lui sembler bien improbable,  mais pour moi, tous ces indices font sens. L'homme mystérieux dont il parle, capable de prendre la forme d'un enfant de huit ans, c'est Lui. Lui qui me suit depuis des années. Il apparaît régulièrement, pas forcément quand j'ai besoin de lui, mais toujours pour remettre en cause ma santé mentale. Cette fois-ci, c'est à Dan qu'il s'est montré. Je sens un plan se révéler, trop flou pour que je puisse y faire quoi que ce soit.

En m'enfonçant dans le flux humain d'une grande artère passante, je crois le croiser. Il n'y pas beaucoup de types étranges avec un chapeau qui me font des clins d'oeil, en général. Mes mains moites rejoignent mon coeur qui bat une ligne de punk hardcore à 260 bpm. Ce soir, ce sera mon tour. Ce soir, ce sera la fin du monde et rien de ce que nous ne pourrons faire n'y changera quoi que ce soit. J'avoue pourtant avoir eu un sourire quand Dan a mentionné que Solenne voulait qu'on se retrouve tous chez eux pour aller à l'abri antiatomique le plus proche, au cas où. 

Non... C'est presque drôle mais ça suffirait pas. Quand la réalité s'apprête à se fissurer parce qu'elle se prépare à une compression temporelle, c'est pas un bloc de béton armé qui va te garantir une sauvegarde de ta zone de confort quand elle se délitera complètement. Au fond de moi, je me rends compte que ça fait un moment que j'attends ça, sans pouvoir expliquer pourquoi. Une hâte, comme celle d'un enfant qui s'apprête à aller à la piscine et qui sait qu'il va adorer ça.

C'est donc la peur au ventre que je me retrouve à pousser la porte du Krakatoa, ignorer le vigile qui me demande si je suis malade de traverser la ville sans prendre la peine de cacher mes baguettes dans un sac -la réponse est oui, si vous en doutiez encore- et me poser au bar prendre deux pintes, histoire de me construire une face la moins grave possible en attendant l'arrivée des autres.


J'ai fini ma première bière à une vitesse qui en disait long sur mon niveau de stress et suis parti en direction des loges avec la deuxième, dans l'idée de la boire plus tranquillement. Peut-être ne suis-je pas si fou que ça, finalement.

Il était déjà là, affalé dans le canapé d'une loge vide. Lui. Dans son long manteau noir, les yeux légèrement brillants sous son large chapeau assorti. 

- Tiens le coup encore un peu. Tout sera bientôt fini.

La porte s'est poussée et il a disparu, me laissant en état de choc, les entrailles glacées.

Vendredi 25 décembre 2015 à 2:55

 

Solenne et moi venions de pousser la porte du backstage où Pierrot et moi avions collé un autocollant Crave la première fois que nous étions venu ici, pour se marrer en faisant comme si on était super connus.

Les lumières blafardes de la loge éclairaient Seb d'une lumière froide inexplicablement chaleureuse. Sûrement parce qu'on était à la maison, surtout lui. L'ambiance était étrange. Oppressante. Comme si nous savions tous les trois ce qui allait se passer mais que nous ne pouvions pas briser la règle tacite qui interdisait d'en parler, même si Sébastien avait eu mon message. Ce soir serait le dernier soir. Aucun doute là-dessus. Le masséter serré de mon batteur me le confirmait. Il ne disait rien parce que Solenne était là. Au fond de moi, quelque chose indiquait clairement que ce n'était pas parce qu'elle n'en savait pas assez. Cette pensée me lâcha un frisson dans l'échine, comme une parano avant que l'on puisse se prononcer sur sa rationnalité. 

J'ai décidé de prendre part à l'omerta parce que je n'ai absolument aucun problème relationnel et que je tiens à changer l'ambiance au plus vite, surtout si ça doit être notre dernier concert.

Nous embrassâmes donc Seb, comme si tout était normal. Solenne d'abord, assez longuement, car elle le considère comme un frère et réciproquement. Moi ensuite, après un check, parce que nous sommes amis avant de faire partie de la même famille. Son étreinte particulièrement puissante confirma ma prédiction. Un vortex se forma rapidement au fond de mes tripes, et s'autophagocyta aussi vite qu'il était apparu. L'espace d'une seconde, je m'étais senti seul au monde comme jamais.

- On passe au bar ?

La voix grave, douce et profonde de Seb me ramena à la réalité.

- Ou... Oui, lâchai-je, illustrant malgré moi le grand sourire de Solenne, ma dulcinée de la pureté et de l'innocence.

Son expression suffisait à imploser ma parano précédente la concernant, mais un doute malgré moi subsistait. "Hé, c'est toi qui as tenu à être le personnage torturé", me rappella mon inconscient.


Détendus au bar braillant, descendant des pintes et des cocktails à raison de deux verres par personne, la gravité me quitta partiellement, se couchant en tâche de fond, pour laisser place à des propos plus joyeux, en accord avec ceux que tenaient Solenne et Seb, sans le moindre effort apparent.

La solitude de ravaler ses mots au fond de son âme s'empara de moi. Dégageai ma pinte d'une longue gorgée pour contrer ça.

Seb et Solenne riaient. Je forçais un sourire permanent pour leur cacher les questions qui me rongeaient de l'intérieur.

- Dan, tu m'offres une clope ?

Ca m'a perturbé, ça venait de nulle part. D'habitude, c'est Solenne qui me demande ça. Après l'amour. Donc bon. Là ça venait de Seb. Je vous laisse comprendre.

- Oui, bien sûr mec.

Je pris une pause histoire de recouvrer mes esprits et de regarder l'heure. Nous avions encore pas mal de temps devant nous.

- Tu en veux une, aussi, mon amour ? m'enquis-je.

- Mmh... Pourquoi pas ? 

J'enfilai mon manteau et mon écharpe avant de dégainer trois clopes en me dirigeant vers la sortie. J'en ai passé une à Seb et ai allumé les deux autres en même temps avant d'en donner une à Solenne. 

Mon regard fut attiré par un vieil homme au visage abîmé qui dirigeait son regard perçant vers nous. 

- Hé, regardez ! C'est Kepa !

Solenne me sortit de mes considérations avec son engouement naturel pour la vie et ses évènements. Ce soir, notre réalisateur préféré venait nous filmer, comme s'il savait lui aussi que ce soir serait la fin, comme si c'était vraiment lui qui avait écrit tous ces messages dans mon appartement.

Mon meilleur ami nous adressa un salut lumineux de loin, tout sourire, et passa à côté du vieil homme étrange avant de nous rejoindre pour nous embrasser. Il alluma la cigarette du suiveur. 

- Bonsoir, bonsoir à tous, ici Kepa de Boredom-FM-TV-news-radio, singea-t-il. "Je suis actuellement avec Solenne, Dan et Seb, de Crave, qui me font l'honneur et le plaisir de répondre à mes questions pendant les quelques dizaines de minutes qui les séparent de leur concert d'anthologie au Krakatoa de Boredom City. Alors, Crave, qu'est-ce que ça fait de jouer devant plus de 400 personnes à l'ère de l'illégalité ?"

- Eh bien, mon cher Kepa, c'est à la fois un devoir et un acte de résistance, vous comprenez ? commença Solenne, à moitié morte de rire.

- Oui, il faut bien montrer au générations futures que le salut de l'humanité réside dans la musique et la création artistique, continua Sébastien, maîtrisant difficilement ses zygomatiques lui aussi.

- Tu veux pas qu'on se rentre au lieu de faire un sketch ? lançai-je.

- T'es sûr que ça va ? me répondit-il.

- Certain, plaquai-je. On doit passer voir l'ingé son pour finaliser les balances, ça te permettra de te placer pour filmer le live, tu viens ?

Décontenancé, Kepa acquiesça.

Sur le chemin vers la salle elle-même, nous avons croisé Pierrot, notre guitariste et chanteur principal, qui venait justement d'arriver. C'est quand même bien branlé comme histoire.
Après les embrassades de rigueur, il nous suivit sur scène pour finaliser les balances commencées l'après-midi et passées sous silence dans la narration, parce que ces trucs-là, même dans le futur, c'est toujours super chiant.

Concentrés et travailleurs, on a tout fait pour régler ce concert aux petits oignons, probablement parce que les 3/4 d'entre nous savaient que ce serait le dernier.

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Bonsoir. Sébastien. Je quitte ma batterie pour aller méditer. Je referme la porte des toilettes sur une apparition irréelle.

Solenne était là. Elle me dévisageait. Jamais remarqué qu'elle avait les yeux bleus. C'était pas elle. Evidemment. Je crois. Mais c'était plus réel que réel. 

- J'ai envie de toi...

- Quoi ?

Aucune idée ce qui se passe. Tout semble différent. Je suis dans le brouillard. Je ne ressens plus que par le prisme d'une filtration indépendante de ma volonté. Je suis ici tout en étant ailleurs. Je ne peux ni l'expliquer, ni le comprendre. Seulement le ressentir.


La demoiselle éthérique m'a fixé de son regard magnétique avant de m'embrasser; et j'ai ressenti dans mon coeur ce que ça fait d'être amoureux au bout de son être, et d'être aimé tout aussi fort en retour.  Rien au monde ne peut être aussi puissant.

Ses mains irréelles se posent sur mon visage, et, fermant les yeux, j'arrive à les sentir, si douces, caressant mes joues. Ses lèvres contre les miennes, son amour dans mon coeur, je me sens soudain empli d'une énergie nouvelle. Pure et puissante, comme au-delà de toute vérité.


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J'étais glacé quand Dan et Solenne m'ont rejoint backstage. Je faisais face à un verre d'alcahest, ce qui n'était pas dans mes habitudes. Plus le coeur à maintenir la façade désinvolte que je leur avais présentée tout à l'heure.

Tous ces évènements récents condensés dans le message de Dan donnaient tout leur sens aux prédictions de Lui. La compression temporelle allait avoir lieu, et avec elle, la réalité prendrait fin. Ils étaient probablement au courant eux aussi. Est-ce que je devais leur dire, et briser cette loi du silence hypocrite ? En savaient-ils autant que moi ?

Je n'en avais pas la moindre idée. Toujours est-il qu'ils ont retrouvé un Seb déprimé, au fond, un ami autant enfoncé dans son silence que dans un canapé trop moelleux.

Impossible de me faire parler. Quelque part, je retenais les larmes au fond de moi. La compression temporelle. La mise à nu de la structure de la réalité. Tout ça allait nous tomber sur la gueule et il n'y avait rien au monde que nous pouvions y faire.



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