Mercredi 9 mars 2016 à 0:26

Où on retrouve le deuxième personnage qu'on avait laissé devant un fauteuil qui se retrournait. Bon, il a un peu pris la poussière, et vous l'avez sûrement oublié, depuis le temps, mais il s'agit de Sébastien, qu'on avait laissé à la fin du chapitre 6 avec un flingue dans la main.

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Le fauteuil me faisait face, d'un rouge éclatant de propreté. Il n'y avait rien d'autre dans la salle. Les murs étaient aussi rouges, mais paraissaient presque ternes à côté. Une étrange musique emplit la pièce. Douce et mélodieuse, triste et accaparante. Je me sentais seul comme jamais, mais c'était trop réel pour un rêve. Plus la musique progressait, plus la solitude montait, dans une intensité émotionnelle insupportable de mélancolie. Je m'assis sur le fauteuil et sentis quelque chose dans ma poche. Un flingue. Le flingue du malabar de la sécu. Je savais même plus pourquoi je l'avais ramassé. Je me levai de la chaise et observai les murs, à la recherche d'une quelconque sortie pour éviter de partir en crise d'angoisse, mais rien. Pas la moindre fissure dans le mur. Une belle musique calme emplit soudain la pièce, du genre que je ferais écouter à mes enfants si jamais un jour j'avais voulu en avoir.

Merde. J'vais finir par étouffer et mourir ici, si ça continue, la tête emplie de notes magnifiques à faire couler mes larmes depuis le fond de mon âme, me renvoyant à ma propre incapacité à l'équilibre. Le bonheur tordu de la tristesse m'envahit, et avec lui, l'envie de ne plus être moi. Assez de ce personnage stupide qui me fait cavaler malgré moi n'importe où. "Sébastien, la seule chose qu'il sait faire, c'est la musique. Autant dire rien." C'est ce que pensent mes profs depuis le lycée, et ils se sont rarement gênés pour me le dire. Peut-être qu'au fond, ils avaient raison : je ne suis qu'un bon à rien. Même pas à remplir ma mission après la fin du monde, pour laquelle j'ai pourtant été préparé depuis des années. On peut vraiment pas compter sur moi.

Aucune sortie, et les issues de secours ne mènent nulle part. Mais tant pis.

Je me suis rassis, contemplant le flingue dans ma main. Assez gros pour être lourd et assez lourd pour être mortel.

Je l'ai pointé sur ma tempe et appuyé sur la détente.

Solenne est ma meilleure amie depuis que j'ai 5 ans. Je la connais mieux que personne et pourtant, une myriade de choses la concernant m'échappe. Elle pourrait en dire autant de moi, si jamais elle savait. Aucun de nous ne sait ce que l'autre sait. On s'échappe mutuellement. Ca me rappelle la guerre froide écologique dont on nous a tant parlé en cours d'Histoire, cette guerre sans morts qui conduit à l'annexion de la France par la Suède, bien avant notre naissance, apportant avec elle entre autres l'adoption d'un régime alimentaire végétalien. La course à la connaissance, l'heure de gloire des informateurs, la coalition des détectives...

Mais pourquoi je vous ressors mes cours de collège alors que je suis en train de me suicider ? Est-ce que ça a seulement un sens ?

Peu importe. Tout ça sera bientôt fini. J'emmerde ce monde, et j'emmerde Lui, ainsi que tout ce dont il pouvait bien attendre de moi. La seule chose qui me manquera, ce sera Solenne et la team, cette famille qui gravitait autour de nous et dans laquelle nous gravitions aussi. Sans ça, je n'aurais pas tenu jusqu'à la fin du monde pour me refoutre en l'air. 

Dans mon ancienne vie, je passais la moitié de la journée à la fac, l'autre moitié avec ma mère, et une grande partie de mes soirées avec cette seconde famille. 
Bien souvent, ma mère me pressait d'aller répéter, de pas perdre mon temps avec elle, tentant de me faire croire qu'elle allait bien et qu'elle n'avait pas besoin d'autant d'attention, comme si on pouvait un jour se remettre de la perte d'un être cher.

Mais peu importe, tout ça allait bientôt être fini. Tout ce qui était vrai et important et profond et tangible cesserait bientôt de l'être, j'allais plonger dans l'inconnu, vivre des trucs au-delà du réel que je connaissais jusqu'à présent, et relativiser à mort sur tout ce que j'avais connu jusque-là. 

Peut-être que la vie n'est qu'un rêve que je quittai lâchement par la seule issue possible, m'enfuyant en silence, hors d'haleine et hors d'atteinte.

Notre première répète, la première d'une longue série, puis les galères pour démarcher des concerts, qui, un par un, de plus en plus beaux, devenaient ma drogue, ma raison d'être.


La même musique sublime emplissait l'endroit de ma mort. J'y voyais quelque chose d'épique, comme si ce moment ne saurait être ma fin; mais ça le sera, croyez-moi bien.

Un résumé de ma vie en un millième de seconde pour voir un échantillon des principales choses qui m'ont amené ici. 
La balle percute mon cerveau et je m'endors une dernière fois. Les issues de secours ne mènent jamais nulle part.

Jeudi 10 mars 2016 à 23:53



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Le concert avait dégénéré, me poussant à mettre la résistance de mon manche à l'épreuve sur les ombres qui émanaient du public et se jetaient sur la scène. Il allait peut-être se briser au prochain coup, j'en avais aucune idée, et je m'en foutais. Je voulais survivre, c'était tout ce qui m'importait. Et puis, il avait quand même résisté au coup de l'escalier, alors bon... On verrait ça plus tard, en attendant, je me battais contre ces ennemis hors de ce monde aux côtés de Pierrot et Solenne.

On avait tous les trois dégainé nos instrus pour improviser notre défense, et un rapide coup d'oeil vers la batterie m'indiqua que Seb avait disparu. Je rangeai ça dans un coin de ma tête. Je me demanderai où il est passé plus tard, si jamais on survit.
 

Je crus vaguement entendre un cri venant de la fosse et me retournai à temps pour éviter l'attaque d'une ombre qui venait de monter sur scène. Je l'ai renvoyée d'où elle était venue et tournai ma basse vers une autre menace, m'arrêtant pour reprendre mon souffle et croisant le regard de Solenne. Le temps s'arrêta alors que je me perdais dans ses yeux.
Dieu que cette fille est magnifique...

Je reportai mon attention sur le combat, mais le temps ne reprit pas son vol pour autant. Tout autour de moi, tout le monde était figé. Même ma Solenne. Tous bloqués dans des postures plus ou moins ridicules, fixant droit devant eux d'un regard vide.

Seuls les yeux de ma belle brillaient encore, d'un éclat irréel, à côté de tous ces corps vides suspendus autour de nous. Où était passé Pierrot ? Je le cherchai du regard, mais il avait rejoint Seb sur la liste des disparus. Les ombres avaient toutes 




Précédemment, dans "C'est n'importe quoi cette histoire" : Le temps s'est arrêté, je suis visiblement le seul à pouvoir bouger, Pierrot et Seb manquent à l'appel alors que Solenne est figée comme une statue de sel et ma main reste crispée sur ma basse comme si ma vie en dépendait. Et oui, ceci est un résumé à base de tentative désespérée de reprendre le contrôle pour ne pas finir comme eux. Tu la vois ma grosse simplification ?

Une chaleur agréable m'envahit soudain inexplicablement. Je descendis de la scène et commençai à me promener un peu partout dans la salle, à mon plus grand étonnement.

Tout était calme, silencieux. 

J'avais encore en tête la dernière chanson qu'on venait de jouer, Lenne & Paine. C'était un moment plutôt magique, en fait, si on exceptait le problème majeur avec le temps qui semblait logiquement impliquer que je me trouvais dans un flux temporel différent, si j'en croyais toute la SF que j'avais bu bouffer depuis mon adolescence.

Expliquez-moi pourquoi je ne flippais pas, maintenant. Parce que même si j'avais une théorie, aussi fumeuse et fictive soit-elle, je devrais logiquement me trouver dans un état de terreur avancée. Peut-être ne réalisais-je pas encore à quel point tout ce qui se passait était grave, que Solenne resterait peut-être figée comme ça pour toujours, que tout cet enchevêtrement d'évènements échappait peut-être à toute rationnalité et à toute possibilité de compréhension. Un truc de dingue qui impliquerait que la seule réponse sensée à ça serait de se bouger rapidement, ne serait-ce que pour s'assurer une survie, si éphémère soit-elle.

Non, j'en avais rien à foutre. J'étais même incapable de comprendre, d'intégrer, que ma Solenne ne bougerait peut-être plus jamais le petit doigt, et encore moins qu'on ne pouvait pas VRAIMENT appartenir à quelqu'un, pour des raisons pourtant évidentes. Ce qui m'était évident, c'est que la vie sans elle n'avait aucun sens ni valeur ni intérêt. J'étais prêt à abandonner tous les atouts dont la vie m'avait gratifié, ainsi que toutes mes expériences et ma bribe de lien avec le réel si Solenne cessait d'exister. J'aurais même joyeusement attenté à mes jours sur l'autel de la fin du monde pour voir si ça faisait déconner la réalité et sortir un réal d'hors-champ avec une casquette et un porte-voix qui aurait lancé un "ELLE EST BONNE, ON LA GARDE !!" tonitruant.

J'ai pas fait ça tout de suite parce que j'ai un instinct de survie. Ou une addiction terrible aux puzzles, énigmes, et autres incompréhensibilités. Choisissez l'option qui me fait le moins passer pour un dingue à vos yeux.

J'ai plongé dans ma tête parce qu'il me fallait un plan. J'ai pas eu à beaucoup creuser : je suis tout de suite tombé sur un souvenir datant d'il y a environ 58 minutes sur ma timeline (à supposer que la temporalité n'ait pas été altérée depuis et que j'aie bien compris ce que m'avait raconté l'homme au chapeau quand il m'a fait subir une putain de paralysie du sommeil) : Avant de monter sur scène, j'ai discuté avec ma dulcinée des inscriptions apparues sur ma basse. C'était pas elle. Pareil pour mon appart. Sûr que ces évènements sont forcément liés à une force inconnue elle-même liée à la fin du monde, même si je peux pas encore le démontrer et que du coup je sonne comme un paranoïaque conspirationniste (pléonasme).


Je commençai à courir dans tous les sens, parmi les gens figés, à la recherche de signes et de détails. Ne trouvant rien de probant ou de spécial, je reportai mon regard sur ma basse. De nouvelles lettres étaient apparues dans son dos.

  LENNE
            
Ok, ma basse s'est trouvé un prénom, visiblement. J'suis plus à ça près. Enchanté, mademoiselle. J'vous paye un Jack ?

Un grand bruit claqua, brisant le silence. Les battants de l'entrée s'étaient fermés à clé. Là normalement j'aurais dû faire un arrêt cardiaque. Au lieu de ça j'ai cherché du sens. Cette fin du monde avait été instiguée par quelqu'un, et ce quelqu'un attendait visiblement quelque chose de nous, puisqu'il nous avait envoyé un messager, ou qu'un de ses opposants avait jugé utile de nous prévenir. Ces portes qui claquent n'étaient donc pas plus effrayantes qu'un chemin subitement bloqué dans un jeu vidéo : Ce n'était pas par là qu'il fallait que j'aille. 

Allez, on espère tous que j'ai raison, et vous insulterez ma logique plus tard, mais spoiler, à la fin c'est moi qui ai raison. En attendant je suis parti dans la direction opposée, vers la porte de l'arrière-scène. Elle était fermée, mais celle d'à côté était ouverte.

Elle donnait sur les chiottes. 
Et merde.

Voilà pour le contenu des toilettes. Il y a une autre porte ouverte de l'autre côté de la scène, mais tant qu'à faire, j'essaie d'ouvrir celle-là.

Bloquée. Rah.

Un bon coup de basse dedans et le trou est suffisament large pour qu'on y passe tous les deux.

C'est la cuisine. Peut-être qu'il y a quelque chose de plus intéressant derrière l'autre porte, mais bon. Chaque chose en son temps.

Il y a quelqu'un.

Le petit Noir déguisé en cuisinier. Sans déconner.

- Tu vas tout de suite m'expliquer ce foutoir sans nom.

- Calme toi, et arrête de pointer ta guitare sur moi.

C'est pas une guitare, c'est une basse. Et une arme de destruction massive. J'avais même pas remarqué que j'étais prêt à lui en mettre un coup entre les dents. Bordel de merde de fin du monde.

- Je veux savoir ce qui se passe.

- Tu le sais déjà très bien. Je ne t'avais pas menti.

- Ouais, la fin du monde, merci, ça j'ai compris. Je te parle du bordel qui s'est passé sur scène.

- La compression temporelle.

- Développe.

- Le temps, c'est de la matière. Mettre fin à un set de réalités implique de comprimer le temps, et ce faisant, d'affaiblir les barrières avec les autres réalités. 

- D'où les ombres ?

- D'où les ombres.

- Qui étaient ?

- Des projections de vous-mêmes. Enfin, de vos "vous" alternatifs. Ce ne sont que des souffles quantiques attirés par les failles comme un courant d'air. Mais ils vous reconnaissent et cherchent à vous remplacer.

- Des versions alternatives de nos âmes ? On a affronté des projections de nos propres âmes ?!

- Oui... et non. C'est pas dit que ces "alter-ego" viennent d'un monde physique et tangible comme le vôtre. C'est probablement pour ça que c'étaient des ombres. Mais je te concède que c'est particulièrement impressionnant, surtout pour une première fois. 

- Si tu sais pour les ombres, c'est que tu nous as vus ! Tu étais là ! Pourquoi t'as rien fait, espèce de lâche !?

- Mon statut est compliqué. Je ne peux pas interagir comme j'aimerais. Je ne suis pas un gardien, et j'en suis désolé.

- Et c'est toujours pas toi qui as écrit ces trucs dans mon appart.

- Toujours pas. Ce que tu as à croire est différent de ce que tu crains. En fait, c'est même tout l'inverse. Mais tu as développé une paranoïa concernant le monde, et ça, c'est ton problème.

- T'es qui, à la fin ?

- Je ne sais toujours pas.

- Et le temps ? Il s'est arrêté, on est d'accord ?

- Oui.

- Et il faut quoi pour le faire repartir ?

- Je ne sais pas.

- Il me faut une bière.

- Dans le frigo, me pointa-t-il de la tête.

Je suis allé me chercher une mousse, ma basse dans la main droite, espérant que l'un d'entre eux allait m'apporter de nouvelles données.

- Tu te rends compte d'à quel point notre discussion n'a aucun sens ?

- Au contraire, elle en est gorgée. Il n'y a pas un seul mot que nous aiyons échangé qui ne soit important.

En parlant de gorgée, j'en ai repris une.

Après un moment de silence, le môme se retourna vers moi.

- J'ai essayé de te prévenir que ton monde allait disparaître. Je ne peux pas t'en dire beaucoup plus pour le moment, tu n'es pas encore prêt et de toute façon je n'ai pas beaucoup de temps. La réalité s'est délitée, et maintenant elle est en train de se déployer, suite à la compression temporelle. Les strates vont s'ouvrir à vous. C'est là qu'il faudra faire la différence.

- Je suis pas sûr de comprendre.

- Tu y arriveras le moment venu, je n'en doute pas une seule seconde. 

- Tu parles comme si c'était déjà arrivé.


Il garda le silence et je plongeai soudainement dans une profonde réflexion dont il me tira rapidement avec la punchline la plus importante pour toute personne se retrouvant un jour à expérimenter la fin du monde :

"Celui qui combat les monstres doit prendre garde à ne pas devenir l'un d'entre eux. Quand tu regardes longtemps dans l'abîme, l'abîme aussi regarde en toi."

Il s'effaça en disparaissant progressivement. Me laissant seul avec mes questions, mes obsessions, mes angoisses, mes démons et mes peurs. 

Je me suis posé sur un canapé aussi confortable qu'usé et commençai à improviser un arpège à la basse.

J'étais dans un monde où le temps s'était arrêté et où chaque détail me dépassait. Tout le monde avait succombé à son vide, y compris la personne la plus pleine que j'aie rencontrée de toute mon existence, et pour une raison obscure, j'étais le seul à y avoir échappé, moi dont l'expérience du réel se résume à un monde de carton-pâte accepté comme étant vrai avec la même indulgence qu'un fan de nanars qui refuse de bouder son plaisir. Où était ma place dans ce monde où la seule personne à avoir jamais vraiment compté pour moi était aussi expressive qu'une statue de sel ?

Je coupai court à la mélodie avant de partir en dépression. Pris ma basse par le manche, sentant un flux de chaleur me passer dans le bras. Etrangement agréable.

Sortis de la cuisine plus calmement que je n'y étais entré. Rien n'avait changé. Ils étaient toujours tous là, en plein milieu, immobiles, inutiles.

Me précipitai au milieu de la scène. Elle était toujours là. Plongeai mes yeux dans les siens, peut-être pour la dernière fois. Me délectai de la beauté de son visage comme s'il allait se fissurer et tomber en ruine si jamais la moindre porte ou la moindre seconde décidait de claquer.

Le feu de mon bras gagnait mon corps tout entier. Je me sentais bien. Passai ma main libre sur sa nuque et l'embrassai, peut-être pour la dernière fois.

Ou pas. Ses lèvres me répondaient. 

MaSolenneestpasmortec'estl'plusbeaujourdemavie.

On s'est échangé quelques phrases silencieuses comme ça, du bout des lèvres, avant qu'elles ne deviennent salées et nous unissent dans une étreinte plus forte que la somme de toutes celles qui l'avaient précédée. 

Jamais je ne m'étais senti si vivant.

Elle se lova contre moi et se mit à lâcher ses larmes, doucement. Sa peau, d'ordinaire si chaude, était glacée comme un inspecteur des impôts.

Pendant que je faisais courir mes mains sur ses épaules et son dos dans un geste de réconfort, je sentis la chaleur se déplacer vers elle, et mon feu intérieur redoubler d'intensité. 

- Je t'aime....

- Moi aussi, je t'aime...

Après cette discussion digne des plus grands films d'auteur (même si elle est toujours plaisante à avoir), l'idée me frappa qu'il fallait sortir d'ici.

- Viens ! lança-t-elle.

Solenne me tendit la main, et une sensation bizarre m'envahit. Plus qu'un déjà-vu ou une étrangeté à cet univers, un truc encore plus intime.

- Mec, regarde ta basse, coupa-t-elle court à mes rêveries de rôdeur solitaire en devenir.

Elle était surprise, voire impressionnée, par les langues de feu qui couraient le long des courbes de ma basse, et aussi sur mes bras. Pour autant, elle aurait dû l'être davantage, à la réflexion, même si ses yeux équarquillés me confirmaient le naturel de sa réaction.

Ma basse brûle, mais je ne ressens aucune douleur. Ca fait peut-être un moment que ça dure, d'ailleurs. Une chaleur puissante, mais en rien agressive.

- C'est chaud, lâchai-je.

Le regard de Solenne étincela de malice.

Je vous fais la scène qui suit, parce qu'elle est particulièrement intime, et à certains égards, probablement ridicule : Deux amoureux stupides en train de se taquiner comme des enfants, avec une basse qui brûle dans la main d'un des deux, ce qui ne dérange pas plus que ça l'autre,  le tout sur une scène remplie par des gens pétrifiés, après une fin du monde et une compression temporelle.

Un bruit tonitruant nous a ramenés à la réalité. La porte du Krakatoa venait de s'ouvrir.

Sa main trouva limpidement la mienne et on est descendus de la scène. En traversant la salle pour atteindre la porte, j'ai été pris d'un sentiment étrange et indéfinissable de redécouverte.

- Hé... 
- Quoi ?
- Regarde !

Dehors, il neigeait, la rue était infestée d'énormes monstres qui sautaient partout. Une posture simiesque, un visage allongé, des yeux perçants et de gros bras musclés terminés par des griffes.

Nous gardâmes le silence, et peut-être pas pour les mêmes raisons.

Je lâchai la main de Solenne et pris ma basse enflammée à deux mains, sentant le feu gagner tout mon corps. Avec elle à mes côtés, il n'y avait rien que je ne pouvais pas faire.

Le nom de ma basse brûlait dans son dos. Je me mis en garde et plongeai dans la masse bestiale qui approchait. Suivant le sens de mes coups, les flammes traçaient de grands cercles autour de moi, ou sillonnaient le sol recouvert par la neige.

J'en avais déjà tombé deux, et j'étais en train d'en calmer un troisième. Quand je sentais que d'autres s'approchaient, je faisais tournoyer ma basse autour de moi, déployant des colonnes de flammes repoussant les singes, les obligeant à reculer, hurlants et menaçants. Je n'arrivais pas à avoir peur, sans savoir en quelle mesure c'était lié à mes pouvoirs récemment obtenus. 

Infatigable, je continuai à frapper sans interruption les primates overtestostéronés, jusqu'à me rendre compte qu'il n'y avait plus de menace à affronter. Les singes bodybuildés aux dents acérées étaient toujours là, mais ils n'en venait plus d'autres. Ils restaient là, à bonne distance, comme s'ils se foutaient de notre présence. 
Haletant, je me retournai vers Solenne. 

Elle avait disparu. 

Merde. 

Un énorme vortex à la place.

Re-merde.

Les monstres se calmaient. Une étrange musique emplit la rue. J'aurais pas été plus étonné si Solenne était revenue en tenant un canard en laisse.

Le feu se calma, puis s'éteint, et les monstres se retirèrent, plus ou moins doucement, comme s'ils étaient dirigés par la musique. J'ai mis ma basse sur mon dos, bien serré la sangle pour pouvoir me déplacer facilement, et je me suis approché du vortex.

Au moment où j'entrai dedans, mon feu bursta d'un coup, transformant le tissu de ma sangle en une longue flamme douce, et c'est ainsi que j'atteris dans un magasin de musique.






Mardi 3 mai 2016 à 2:04


Un magasin de musique, donc. Mais "atterrir" n'est pas le terme, puisque j'y suis entré en poussant la porte. Inconsciemment, en fait, comme si je venais d'arriver devant à l'instant et que ça avait été un réflexe. Exactement comme dans un rêve lucide. Où est Solenne ? Est-elle toujours en vie, depuis qu'elle est entrée dans le vortex ? Et moi ? Est-ce que ce rêve n'est pas un retour de souvenir, comme soit-disant il en arrive à l'approche de la mort ?

Je frissonnai de tout mon corps dans un putain d'état de choc. Quelque chose clochait, comme souvent dans ce genre de rêve. Il manquait quelque chose. Ma basse, que j'avais avec moi avpenchantant de plonger dans ce vortex. Concernant les fringues, j'étais sapé pareil. 

- Missieu señor Ledo, yé vous ai prrréparré votre chitarra bassa !

Voilà la première preuve que je ne dis peut-être pas de la merde. J'ai déjà vécu ça.

Gaspard et sa bonne humeur légendaire. Le contraste est pas mal.

- Alors, je t'ai redressé l'manche, si je puis me permettre, et puis je l'ai huilé aussi, pour un meilleur toucher, n'est-ce pas ? Ah oui, j'ai viré tes anciennes cordes, elles étaient complètement oxydées et elle puaient la merde, alors je les ai remplacées par des GHS, tu me remercieras plus tard.

Son humour m'avait manqué, mais c'était toujours pas ça. J'ai tenté de transformer mon regard de mec flippé perdu dans ses pensées en un truc brillant de type "Mec t'es un génie, c'est le plus beau jour de ma vie".

- Tu veux la tester ? reprit-il en me la tendant d'un air aguicheur (si si, c'est possible... Allez chez Prima cordes si vous me croyez pas.)

- Mais ouais bordel. (Je suis un grand acteur. Pas étonnant que Kepa ait autant foi en moi.)

D'ailleurs il est où, lui ? Et Solenne, si jamais elle est toujours en vie ? Et les autres ? On en parle ?

- Par ici, chef.

Filez-moi une couverture.



D'un clin d'oeil, l'homme qui refuse qu'on l'appelle Kasper ou même Kaspar me fit signe de me diriger plus avant dans le magasin, avec le flegme tout naturel d'un serveur dans un grand hôtel-restaurant.


La boîte à rythmes du monde de la musique se mit en marche progressivement. Les pas des clients, la pulsation de mon coeur, Gaspard qui tapait distraitement sur ses jambes ou sur le rebord du bureau, les voix des gens... tout cela s'imbriquait pour constituer une structure rythmique aussi imprévisible qu'implacable, sur laquelle je forçai toute ma concentration.

De la musique avant toute chose, pour te vider de tes obsessions, et te permettre de décrocher la lune, même dans le plus sombre des tunnels.

Je regardai le dos de ma basse avant de commencer à jouer.  Pas la moindre inscription dessus. Pas d'autocollant, rien. De toute façon y'en a jamais eu. 

Chez Prima, le côté où on teste les guitares et celui où on teste les basses sont séparés par un gigantesque mur d'amplis, agencés de façon à ce qu'on puisse jouer ensemble et s'entendre sans se voir.

Calé sur le rythme du magasin, je commençai à jouer, refusant de penser au gré des notes que ma basse m'inspirait.

Un arpège, en l'occurence. Les micros en position haute, ça rend vachement bien, pour ça.

- Mais où a-t-il acquis une telle sensibilité ? me lança Gaspard depuis la caisse.

- Au théâââtre !! répliqulançai-je, tentant de ne pas perdre ma concentration pour autant, avant de me rendre compte que mon arpège initialement si calme s'était transformé en un riff frénétique.


Le guitariste qui jouait de l'autre côté du mur d'amplis sortit un autre arpège qui rendait magnifiquement bien sur le mien, si syncopé fût-il devenu. Ca devenait super difficile de contrôler mon stress.

Une longue note résonna, avec un trémolo d'enfer maîtrisé à l'extrême, faisant frissonner chaque centimètre carré de mon corps avant de s'évanouir, me laissant seul avec ma ligne mélodico-frénétique, mes doigts et leur moiteur, le tachymètre de mon coeur.

Une variation, j'ai du changer de gamme, ou de mode, ou de je sais pas quoi. Je connais rien à la musique, autant être honnête. Toujours est-il que la guitare ne tarda pas à reprendre sa place à travers des bends d'une puissance et d'une justesse rares. Foutrement imparable. 

Je repars sur mon arpège pour lui laisser de quoi s'exprimer, avant que cette dernière ne se change en accords de puissance et ses bends en rythmique fascinante. A ce moment-là, j'étais censé n'avoir jamais eu droit à une telle alchimie, mais pour le coup, c'était pas vraiment le cas. Plus facile de ne pas se laisser démonter. 8 mesures plus tard, je pars en clave, après un petit break de rigueur, et c'est là qu'il me suit en lâchant un solo dantesque, qui vient mourir sur l'arpège de début revenu me taquiner les doigts, comme si le destin de l'Univers en dépendant, pour finalement suivre son solo dans le silence.

Le feeling était parfait et l'instant gravé dans l'éternité. Une seconde de magie au coeur d'une minute ordinaire. Une heure d'orgasme au sein d'un jour comme les autres. 

Encore sous le choc, j'ai pris ma basse et je me suis dirigé vers l'autre côté des amplis, histoire de remercier le responsable de ce moment unique. Je choisis soigneusement mes mots sur le chemin.

- Tu déchires, mec !

Faudra que je perde cette habitude de parler aux gens sans forcément les avoir en face de moi. 

Une magnifique brune aux yeux d'un vert étincelant se leva de son siège, me regarda d'un air taquin, et me causa un arrêt cardiaque.

- J'ai l'air d'un mec ?

Je l'ai regardée de la tête aux pieds, en m'arrêtant un peu sur le milieu. Sublime Solenne. Mon coeur s'est décroché. Je vous ai parlé de de mon état de choc ? 

- Pas trop.

Elle éclata d'un rire brillant.

- Dis voir, tu chercherais pas un groupe ?

- Si, complètement. En fait techniquement j'en ai plein, mais... 

Les mots sortaient de ma bouche sans que je puisse exercer le moindre contrôle dessus. Je ne sais pas s'il est possible de ressentir un tel truc en-dehors d'une fin du monde. Et du ridicule d'un ado maladroit, bien sûr.

- Ouais, tu devais dépanner et après t'es resté, c'est ça ?

- Exactement ! Mais bon, je pourrais difficilement jouer avec eux un truc comme on vient de le faire là...

Et si je veux dire autre chose, ça se passe comment ? Mais surtout qui est cette Solenne ? 

- Bah j'ai un groupe, moi aussi, et on est à la recherche d'un bassiste. Ca t'intéresse ?

- Ah mais carrément ! 

Soyez sympas, rendez-moi mon libre arbitre.

- Ecoute, on passe à la caisse et on en parle dehors, ok ?

- Comment refuser ?

Le pragmatisme féminin est la neuvième merveille du monde. J'en suis à peu près sûr. Et les fins du monde fracassent les couilles, mais ça, c'est quasiment déjà une confirmation. Pourraient au moins me donner des répliques moins ridicules.

Je l'ai laissée passer devant moi et j'en ai profiter pour regarder autour de moi (et pas les courbes parfaites de la demoiselle, non non, j'te vois venir, jeune coquinou. Pour l'heure, j'avais vraiment pas la tête à ça.)

Il me fallait un détail qui m'indique dans quelle timeline je me trouvais. Parce que c'était réel, et ça, j'en étais sûr. Mais de là à savoir où cette réalité se situait, c'était autre chose.
 
En me passant la main sur la barbe, d'une machinalité admirablement feinte -je suis un grand acteur, bordel- j'en profitai pour toucher mes joues jusqu'en-dessous de mes yeux. Je n'avais pas rajeuni. Personne ne s'en rendait compte.

C'est quoi votre concept du voyage dans le temps, putain ? Et surtout comment ça fonctionne ? A moins que ça n'en soit pas un, et que pour une raison ou une autre je me retrouve condamné à revivre mes souvenirs sans avoir d'impact dessus. Je suis sur de foutus rails et il n'y a que mon esprit qui est encore libre, en termes d'enfer perso ça se pose là.

Plutôt que de devenir fou, autant de rage que de peur, je pris une grande inspiration et suivai la femme de ma vie comme si je ne savais pas déjà qui elle était en misant à fond sur ma capacité passive à dire exactement ce que j'étais censé dire le plus naturellement du monde.

Elle était en train de payer.

- Et voilà, miss ! Merci à toi et bonne journée !

- Merci, toi aussi, au revoir !

Meilleur échange de banalités. Mais Gaspard est le mec le plus cool de l'Univers. D'ailleurs ça devrait être à lui de le sauver, du coup.


Je suis arrivé à la caisse au moment où elle sortait du magasin, sa guitare sur le dos.

- J't'attends dehors, hein !

Elle m'adressa un grand sourire en fermant la porte.

- Hé ben, tu te fais pas chier, chef ! me souffla-t-il.

- Déconne pas, je la connais même pas ! 

Dans quel plan de l'Univers je réagis comme ça ? Dites-moi vite, que j'aille le plastiquer une bonne fois pour toutes.

- On dirait pas, vu comment vous jouez ensemble...

- Combien je te dois ? plaquai-je avec une énergie qui collait déjà plus avec le moi que je connaissais.

- 30 boulares-dahu et une signature, comme d'hab' !

Il ne nota aucune différence, je le payai, ratifiai le traité de remise des prix, lui souhaitai le bonsoir, et quittai le meilleur magasin de musique qu'ait jamais porté Boredom City.

Une fois dehors, je me fis sexuellement agresser par la femme de ma vie :

- Au fait, on s'est pas présentés ! 

- Ah ben oui, c'est vrai ça. (un super acteur de génie, je vous dis.)

- Je m'appelle Solenne, enchantée !

Je crève littéralement d'envie de lui demander si elle aussi est passée dans ce foutu vortex. ALORS MAINTENANT COMMENT JE FAIS POUR ME LA JOUER COOL, HEIN ???

- Dan. Tout le plaisir est pour moi.

MAIS BORDEL !!! Hum. On va dire que je m'en tire bien.

- Héééé... Tu serais pas en fac d'anglais, par hasard ? 

- Mais carrément. (Exceptionnel)

- Tu connais Sébastien Andero ?

- Ouais, mais ça fait longtemps ! Je le connais depuis le lycée. (Bientôt les Oscars.)

- Haha, il m'a parlé de toi. Tu crois aux coïncidences ?

Non, je crois surtout aux réalités alternatives et aux voyages temporels.

- Non, je suis sûr que ça existe pas. Le hasard n'est qu'une connerie pour tenter de nous conforter dans l'idée d'un monde chaotique et insensé. Le meilleur moyen de fuir les explications, surtout quand ça nous coûte d'aller les chercher. 

Y compris jusque dans lesdites réalités.

- Tu me plais, toi. J'ai encore jamais recontré personne qui ait autant de conversation !

- Mais j'ai rien dit !

Je t'ai même pas demandé si tu venais de la fin du monde.

- Au contraire ! Tu en as énormément dit en très peu de mots. Et ça suffit pour différencier une personne intéressante du reste du monde, sourit-elle à nouveau.

J'en restai flabbergasté. Elle reprit, comme pour m'ôter les mots de la bouche.

- J'ai pas assez pour te payer un café, par contre, je peux t'en faire un à la maison, si ça te dit de me raccompagner !

Mais EVIDEMMENT !

- Pourquoi pas ? Il est tôt et j'ai rien à faire.

RENDEZ-MOI MON LIBRE-ARBITRE.

- Cool ! En plus y'a personne à la maison, ce soir, tu pourras rester pour faire un boeuf, si tu veux !

- Si ça te dérange pas...

Non, honnêtement, ça me dérange grave que mes mots sortent tous seuls comme ça et que je ressente absolument pas les émotions que j'ai ressenties la première fois que j'ai vécu ça.

- Pas le moins du monde, je t'assure ! Et puis si on est amenés à jouer ensemble, autant qu'on se connaisse mieux !

- Si j'avais des thunes, je nous offrirais des bières.

Elle éclata de rire.

- Il doit m'en rester une bonne dizaine à la maison !

- Tu rentres comment ? (tentai-je de masquer mes penchants alcooliques.)

- En bus. Il me dépose pas loin de chez moi, y'en a pour cinq minutes.

D'un seul coup, une sensation des plus étranges s'empara de moi. Un truc que je n'avais jamais ressenti de toute ma vie. Je n'ai aucune idée de comment décrire ça à part la prise de conscience que j'étais devenu une anomalie. Seule pour toujours. J'étais pas dans mon passé, c'était imprimé dans ma chair, désormais. 
Et peut-être que j'avais été envoyé ici pour changer le futur, comme tout bon voyageur temporel qui se respecte. Un autre univers, moins foutu que le premier ?

Le moi normal que j'étais censé incarner suivit Solenne jusqu'a l'arrêt en discutant de choses et d'autres. 

Rien de naturel là-dedans, les mots continuant de se barrer tous seuls de ma bouche. Je savais exactement ce qui allait se passer après, même si je ne pouvais m'empêcher d'en douter sur l'autel de la possibilité que ce soit une réalité alternative.

Pour autant, je restais un foutu pantin monté sur rails. Un putain de pantin dans un train fantôme où le paysage glauque serait remplacé par un monochrome du monde réel d'un millier de couleurs, en plein dans ta gueule, qui te frappe sans te toucher, à t'en décrocher la mâchoire. 

L'être que j'étais censé être discutait avec elle qui semblait n'avoir aucun mal à être elle-même et je me sentis progressivement de plus en plus bizarre, incapable de ressentir le bonheur intense de pouvoir vivre notre rencontre à nouveau. Impossible de ressentir ne seraient-ce que les même émotions que j'avais eues le jour où j'avais vécu ça pour la première fois. 

On marchait vers l'arrêt, et bizarrement, le bus y est arrivé en même temps que nous. Mon espèce de transe ne se calmait pas, et j'ai à peine remarqué la coïncidence -ou pensé à me demander si c'en était une.

On s'est posé au milieu, sur des sièges dos à l'espèce d'accordéon qui faisait le lien entre les deux parties du bus. Nous posâmes nos instrus entre nos jambes.

Il semblerait alors qu'on ait tous les deux ressenti le même truc urgent au fond de nos tripes. Un truc puissant, braillard, violent. Comme une parano, ou un orgasme, un couperet ou une révélation. Impossible de mettre des mots dessus.

On s'est plantés du même regard qui disait "Tu as eu ça ?", et aucune réponse ne pouvait émaner de nous, car nous n'en savions rien. Je gueulai à mon cerveau de faire taire les théories qu'il fabriquait en tentatives d'explications à ça. Je tiens à ma santé mentale.

J'avais pas suffisamment foi en la réalité pour briser le silence. Solenne prit la parole.

Elle me parla de la fac, qu'elle trouvait ça marrant que je sois dans la classe de Seb, son meilleur ami d'enfance, et qu'elle soit dans la même que Pierrot, son guitariste, que j'avais rencontré par hasard au début de l'année.


Le DESTIN. On la connaît, cette histoire. Ce que j'aimerais bien savoir, c'est pourquoi elle a pas cramé que j'étais complètement à l'ouest, elle qui est si instinctive et intuitive. L'effet "pantin sur rails" me semble bien trop faible pour une personne ayant l'acuité de Solenne.


J'ai soudain senti une espèce de chaleur entre elle et moi; le genre de chaleur qui n'a rien à voir avec la température extérieure.
Un truc qui t'enveloppe et te dépasse, quelque chose de mille fois plus intense que notre émotion indicible de tout à l'heure.

Nous étions chacun un soleil, et nous étions vivants.

Et en ce qui me concerne, j'étais le soleil vivant d'une réalité alternative autrement plus flippante que celle dans laquelle l'homme bizarre avec un chapeau et des problèmes mentaux m'avait attiré pour me parler par le biais d'une paralysie du sommeil. On parle bien de l'expérience potentiellement traumatisante où tes cauchemars prennent vie à littéralement moins d'un mètre de toi, oui. Paye ton soleil. 

Et puis un soleil, sérieusement ? Une anomalie qui fout la merde dans une timeline alternative, oui ! 
Ca me semble la seule possibilité restante.
Le compte en banque du moi que je remplace que je suis en train de créer un paradoxe massif. 

Peut-être la Solenne de mon univers s'est elle aussi retrouvée dans un univers alternatif comme celui-là. Ou peut-être a-t-elle simplement voyagé dans l'espace et est restée dans l'univers de la fin du monde. Je refuse de la croire morte. Je n'en ai pas le droit. Sinon ça voudrait dire qu'on me fait revivre notre rencontre pour bien me dégoûter par la suite, ce qui impliquerait que ma première théorie de l'enfer personnel est juste, et les choses n'ont pas le droit de se passer comme ça. 

Et en plus, si on est dans une réalité alternative...

Un crissement aigu, et un bruit pneumatique. On a pris nos instruments, puis la porte arrière du bus et j'ai perdu une idée au passage. Ma réflexion s'est cassé la gueule après que je sois parti sur un truc à base de convergence parallèle permettant aux paradoxes de se résoudre d'eux-mêmes. Ca m'a frustré, mais il me manque de toute façon trop de données pour être complètement sûr.

Et puis qu'est-ce que la frustration quand on t'offre l'occasion de revoir pour la première fois l'amour de ta vie ? Est-ce que je pourrais pas réussir à relativiser ne serait-ce que dix minutes par rapport à ça ? Ca pourrait mettre la thèse de l'enfer sur les rotules.

Je pose une question; alors qu'on marche dans une rue qui m'était outrageusement familière. C'était une sensation assez étrange, la deuxième première fois. Le soleil se couchait, comme s'il priait lourdement, en éclairant Solenne d'une lumière blanche. C'était vraiment magnifique, à peu près autant qu'elle. Je respirai.

- La prochaine à gauche ! dit-elle joyeusement, me rappellant à quel point j'étais au fond quand je l'ai rencontrée.

- Rappelle-moi de te payer la note la prochaine fois qu'on se verra.

- De toute évidence, ce sera celle du bar !

J'ai du mal à m'accorder sur sa joie de vivre. Les aléas du voyageur temporel, j'imagine. Il va falloir s'y faire. Et puis ce vieil arrière-goût de déjà-vu...

Goût doux-amer qui s'intensifia quand elle ouvrit la porte. Je me retrouvai le plus naturellement du monde dans un endroit que je connaissais par coeur avant même d'y avoir techniquement mis les pieds. Je suis à peu près sûr d'être en mesure de prédire mon futur proche sans trop me tromper.

C'est en passant cette porte que ma théorie perdue me revint : Peut-être s'était-il passé ce jour-là quelque chose en rapport avec la fin du monde de mon présent. Peut-être que je ne faisais ici que l'expérience d'une leçon qui me servirait dans le présent d'où je viens, tout simplement.


Ces émotions brutes... Trop puissantes pour n'être que le fruit du chaos de nos choix, causes et effets. Nécessairement des produits d'un truc au-dessus de ça. Quelqu'un m'a emmené ici pour une raison, quelle qu'elle soit. Collerait avec les émotions que je ressens, qui sont bien les miennes, et pas celles du moi du passé. Collerait avec le fait que je suis un putain de spectateur et que personne ne s'en rend compte. Je suis une anomalie pour cet univers, mais pas pour eux, parce qu'ils n'ont pas encore vécu ça. C'est évident, mais ça implique logiquement que je ne peux être que dans une réalité alternative de mon passé. 

Tout en poursuivant ma réflexion obessionnelle aux allures de masturbation mentale, je la suivis dans sa chambre de l'air le plus cool et détaché et naturel que j'avais en réserve, et posai mon instrument à côté du sien, sur son lit.


TU LA VOIS, MA GROSSE METAPHORE ??? semblait me hurler le scénariste dans un effort desespéré de me changer les idées.

- Je vais chercher des bières ! Il doit y avoir un ampli basse dans la penderie, hésite pas à te brancher dessus !

Solenne semble de mèche avec lui. Mmmméfiaaance...

Plus sérieusement, je respire à nouveau, et je me détends. Il y a de bonnes chances que ma Solenne soit toujours vivante. Il doit en être ainsi. 

Tais-toi et trouve cet ampli. Esquive les t-shirt Iron Maiden et Sugartown Cabaret qui te tombent dessus, replie-les et remets-les en place. Branche l'ampli et sors ton jack.

Solenne la Merveilleuse est arrivée avec huit bières sur un plateau. Epouse-la tout de suite.

Nous avons bu, nous avons joué, nous avons ri. En un rien de temps, les bases de trois nouvelles compos étaient lancées. La foi en notre duo se mettait tacitement en place. Solenne nous fit du seitan-frites, et nous continuâmes la soirée au rock, à la bière, et aux échanges pour mieux se connaître. Quand elle commença à baîller, je me sentis obligé de dire que je dormirai sur le canapé. Elle insista pour au moins rester un peu avec moi, pour profiter, disant qu'elle n'avait pas si sommeil que ça. Je souris et me détendai davantage. Je lui proposai une clope, qu'elle refusa en m'ouvrant la fenêtre et en me tendant une bière vide.

- Si jamais t'es trop bourré pour bien viser, taque-la là-dedans, dit-elle en me montrant d'un geste nonchalant le vide menant direct au macadam.

J'éclatai de rire. Elle s'est posée près de moi, adossée au rebord de la fenêtre alors que j'y faisais face. Il y avait une photo à faire, je crois, histoire de capturer le feeling de l'instant, la complicité naissante, la douce harmonie.
En même temps si elle avait été du même côté que moi elle aurait pu voir le vortex qui déchirait le ciel. Elle n'aurait pas eu la voie du frigo en face d'elle et ne serait pas allée chercher de nouvelles bières le temps que je finisse ma clope, ferme les fenêtres, tire les rideaux, et prépare un "Il fait nuit c'est pour ça" au cas où elle me demande pourquoi.

Elle se posa dans le canapé, overstylée avec sa bière au bout des doigts.

- Viens chercher la tienne, je suis trop bien, là, pas envie de bouger, me sourit-elle.

Je le lui rendis, et la rejoignis, partagé entre le désir de me poser un peu avec elle d'un côté et tout le reste de l'autre. 
J'ai ouvert ma bière en m'affalant dans le fauteuil qui lui faisait face. Nous avons refait le monde toute la soirée. Quand la nuit fut une grande fille, elle partit se coucher, me proposant à nouveau de dormir avec elle. Je l'accompagnai pour finir notre discussion et lui souhaiter une bonne nuit. Elle me passa un plaid et m'embrassa sur le front, lançant un délicieux frisson dans tout mon corps.

Tout léger, je me dirigeai vers le canapé pour m'y allonger et passer en revue ce que ce vortex m'indiquait, à part le quasi-évident "tu es dans un passé alternatif, bonne réponse !". La structure de la réalité ayant été mis à mal, mon autre théorie selon laquelle j'ai été envoyé ici pour y rester et changer le futur pourrait tenir. A ce moment-là, ce vortex n'était pas mon train du retour. Peut-être même était-il ici depuis toujours ? J'aurais flippé pour rien en me rendant compte qu'il était là, mais peut-être que les gens de cette réalité y étaient habitués ? C'était la première fois que je regardais le ciel depuis mon arrivée à Prima Cordes, ça pourrait se justifier...

Ma gorge sèche me pressa d'aller boire un coup. Je me dirigeai vers la salle de bains,  croisai mon reflet dans le miroir et fus incapable de m'en détacher. 

Des mots me trituraient la gorge. Ils devaient sortir, ils voulaient sortir, comme une espèce de message de mon inconscient.


"Elle a à dire" sortit la lente voix rauque du miroir, comme si elle appartenait à un vieux Dan âgé d'environ 55 ans. "Beaucoup à dire."

Le reflet était instable, brouillé, je n'arrivais plus à me reconnaître.


"Elle doit révéler."

"Pas de temps."


J'ai été pris aux tripes par la peur de comprendre. J'espérais me planter à cent à l'heure. 

Le reflet s'est déformé jusqu'à prendre l'apparence du grand type au chapeau.

"Fais-la parler."

Je ressentis la même chaleur que dans le bus, mais cette fois altérée, inversée, pervertie. Une chaleur froide, brûlante. Elle grandissait en moi, me dépassait, me toisait. Elle était là, partout dans cette salle de bains dans laquelle j'aurai pourtant de bons moments quelques mois plus tard. Le miroir ne me renvoyait plus mon reflet, le lavabo se tordait de rire, le sol tournait et glissait sous mes pieds.


Il y eut un claquement tonitruant, un bruit de verre brisé, de bois arraché, et tout s'est mis à valser, comme si on essorrait le monde. J'ai été aspiré et je me suis retrouvé dans la grande rue vide du Krakatoa.

Une tempête magnétique. Un vortex de retour. J'étais bien une anomalie dans une réalité alternative du passé. Elle m'a recraché, il faut croire.


Ma tête bourdonnait. Je peinais à me tenir debout, penché vers le sol comme si j'avais été grièvement blessé. Tous les muscles à vif, l'esprit choqué et pourtant terriblement clair. Il s'était passé la même chose en plus local et moins épique la fois où l'homme au chapeau m'avait fait vivre une paralysie du sommeil.

Une musique commença a se faire entendre. Au début, ce n'étaient que des grésillements, mais je reconnus bien vite l'intro de Fireal. Il neigeait toujours. Etrangement je n'avais pas froid, quand bien même je me sentais toujours au bout de ma vie.

Je me rendis compte que j'avais à nouveau ma basse sur le dos et que j'étais face à un bar quand j'eus la force de lever les yeux au cas où je düsse faire face à une ultime rencontre musclée. Me traînant là-bas tant bien que mal, la musique s'est mise a péter quand je suis rentré dedans.





Vendredi 14 avril 2017 à 20:03

Balançant un kick maladroit dans la porte, j'entrai en titubant dans le bar vide. Sourcils serrés sur teint tiré, l'esprit saturé de questions dont la plus obsédante était "Pourquoi est-ce qu'on m'a montré tout ça ?".  J'en avais la mâchoire soudée et le crâne qui tournait. S'il n'y avait pas eu Fireal qui résonnait de partout, ça aurait été beaucoup moins classe. Plus gérable, aussi.

Le type au chapeau ne m'avait pas envoyé là-bas uniquement pour me parler de ma copine. J'ai été envoyé dans un passé alternatif dont j'ai été ramené par un vortex, merde ! On fait pas un truc aussi épique sans raison. Ma main crispée au feu qu'il ne s'est rien passé d'anodin ce jour-là.

Le feu, aussi, tiens, parlons-en. D'où il sort ? Comment ça se fait qu'il ne me brûle ni moi, ni mes vêtements ? Et comment expliquer que ma basse le conduise ? Et surtout, qu'aucun de tous ces trucs ne surprennent vraiment Solenne ?

Je crus sentir un courant d'air qui me glaça les os en traversant le bar. Probablement rien d'autre que la neige sur mes cheveux qui fondait et coulait dans le creux de mon cou. Une pinte fraîchement pressée et une cigarette m'attendaient sur une table légèrement en retrait. J'ai éternué et me suis embrasé tout entier dans une brève mais surprenante explosion de feu. Au moins j'étais sec maintenant. J'attrapai la cigarette et levait mon index pour m'en servir comme d'un briquet. 

Doser la hauteur de la flamme ne fut pas chose facile, le plafond noirci du bar peut en témoigner. D'ailleurs, il est inhabituellement élevé, celui-là, on pourrait faire rentrer des éléphants, ici. En plus y'a pas de videur, c'est pratique.

Je posai ma basse-sangle-en-flammes-de-série contre la table et m'effondrai sur une chaise en soupirant d'épuisement. Il aurait quand même pu me laisser dormir un peu avant de m'envoyer le vortex. Ceci dit, à part de sommeil, la deuxième chose dont j'avais le plus besoin à ce moment-là était une bière-clope. Repos du guerrier.

La compression temporelle. La fin du monde. Je sais pas dans quel ordre, pas encore.  Un type mystérieux se fait une mission personnelle de m'en dire plus sur tout ça mais n'a jamais beaucoup de temps. D'après lui, c'est en compressant le temps que le monde est arrivé à sa fin et s'est déployé en une infinité de strates comme celle dont je reviens à peine. Pas sûr que mon postulat de base tienne la route, mais j'ai l'intime conviction que c'est cet étrange mec au chapeau qui m'a envoyé là-bas pour me montrer des trucs et me dire que Solenne en sait plus que je ne le crois. C'est vrai que d'un seul coup il avait pris beaucoup de crédit à mes yeux : son discours était cohérent, sa capacité à profiter des failles structurelles évidente, il aurait fallu être un idiot pour ne pas se rendre compte que Solenne me cachait des choses, et encore plus pour penser que c'était juste de ça qu'il était question. Bien sûr que c'est important, mais cette histoire ne tourne pas autour de nous.

J'avais beau me répéter qu'il était certain que ce n'était pas si grave, la colère montait lentement mais sûrement. Direction la pompe à bière, me resservir une pinte. En me rasseyant, un scintillement sur ma basse attira mon regard. Derrière son corps, sous les lettres rouges qui formaient le mot "
LENNE", un "E" était apparu, de part et d'autre duquel un K et un Y se tracèrent, dans un style graphique différent, grands, noirs et fins.

Fist prit la suite de Fireal. D'où peut bien sortir cette musique ? La sono est si parfaite que le niveau ne bouge pas quand je me déplace, comme si la musique n'avait en fait pas d'origine. 

Ma copine, cet univers, et même ma basse me cachent des choses. Bon résumé de la situation.

Je claquai le verre sur la table, sourcils bandés et dents serrées. J'étais déjà en train de m'enflammer sans m'en rendre compte. Il me fallait atteindre le litre et demi de bière pour espérer me calmer. J'ai sorti une clope et me suis traîné vers le bar. Je titubais toujours, et l'alcool n'avait rien à voir là-dedans. Ambiance pesante et j'étais en colère. Presqu'envie de retourner sous la neige pour étaler du singe dans l'espoir de me rafraîchir le mental.

La désagréable impression d'être malgré toutes mes inférences passé à côté d'éléments très importants me perturbait au plus haut point. Je me suis pressé ma troisième bière avant de me rediriger vers la table pour récupérer ma basse et la remettre sur mon dos. Il était temps d'enquêter.

On m'avait envoyé dans le passé alternatif pour une bonne raison, et il en était de même pour ce foutu bar vide qui sentait bon le bois et la bière. Quelque chose ici m'indiquerait peut-être pourquoi.

L'escalier qui mène sur un mur, par exemple. J'ai lentement fait grincer les marches du premier pour poser la main sur le second. Etrangement doux, légers reliefs par endroits. Ma main s'enflamma toute seule et les flammes coururent sur le mur, formant un "
Stairway to Heaven" en lettres de feu.

La grande classe.

Fist s'était évanouie dans le vide, laissant place à une ritournelle obsédante que je n'avais jamais entendue nulle part, mais qui me semblait d'une évidence limpide, comme si nous connaissions tous ce morceau au fond de nos âmes. Un arpège mineur, avec juste ce qu'il faut de tension mêlée à la tristesse inhérente à ce mode pour frapper au fond du coeur et réveiller les émotions enfouies, oubliées.

Le mur s'ouvrit en deux sur une salle rouge avec un fauteuil noir au milieu, tourné dos à moi. J'ai vu tout David Lynch, il me faut plus qu'une pièce ronde pour m'impressionner.

Je parcourus la pièce des yeux, et quand je les reposai sur le fauteuil, il était devenu d'un rouge si vif que les murs en semblaient presques ternes.

Déjà-vu quand le fauteuil se retourna. 

Lui. 

Le type qui était entré chez moi par des moyens encore inexpliqués et qui se transformait en lapin pour en sortir par la fenêtre, qui me croisait dans la rue sous la forme d'un petit Noir, qui m'avait provoqué une paralysie du sommeil pour pouvoir m'envoyer dans une réalité alternative et ainsi discuter avec moi avant la fin du monde, et qui m'avait envoyé dans ce fameux passé alternatif pour me faire bouffer de la donnée-mystère au kilo tout en me laissant un message vocal dans le miroir de ma future copine dans le passé qui n'est pas le mien.

Vous comprendrez que j'étais un poil tendu.

Il leva brièvement son chapeau.

- Salut.

- Je te crois, et j'ai des questions, grinçai-je entre mes dents.

- Pas maintenant. 

- Tout de suite.

- Ecoute-moi. Il faut que je te parle. 

- Pourquoi tu m'as envoyé là-bas ? Qu'est-ce que j'ai raté ? 

- C'était pas moi. Laisse-moi parler.

- Non. Pourquoi tu m'as montré tout ça ? Pourquoi est-ce que j'étais sur des rails, pourquoi j'avais plus de libre-arbitre ? Et le vortex de retour, c'était toi, ou c'est parce que j'étais devenu une anomalie ?

- Tais-toi, soupira-t-il. 

- D'où sort cette musique ? Et le vortex de Solenne ? Qu'est-ce qu'elle sait ? Pourquoi tu m'as montré tout ça ?

- Parce que tu devais savoir.

- Mais savoir quoi ? Tu m'embarques dans un foutoir pas possible et tu prétends être là pour m'aider et me guider mais tu me dis rien de concert à part tes putains de phrases toutes faites sybillines de merde !

- Parce que je ne peux pas tout faire, et certainement pas te mâcher le travail ! Tu te rends compte de ce que c'est ? 

Ca m'a choqué, marqué. J'ai rien pu répondre. Il l'a fait à ma place.

- Non, t'en sais rien, tu ne peux même pas comprendre. T'as pas la moindre idée de tout ce que j'ai fait pour elle, pour toi, pour vous.

- Tu parles de Solenne, là ?

- Peu importe, c'est même pas la question ! (Là, j'avais franchement les abeilles. La rage, la colère, la haine, ce que vous voulez et que je me suis forcé à maîtriser pour continuer à lui faire cracher son texte.)

- Alors qu'est-ce que c'est, bordel ?

- Au-delà de ta compréhension.

- Dans ce cas pourquoi c'est moi que t'es venu voir ?

- Tu n'es pas le seul que j'aie visité avant le début de la compression temporelle.

- Mais pourquoi moi, putain !

- Parce que tu portes en toi les clés qui permettent de résoudre tout ça.

- MAIS QUELLES PUTAINS DE CLÉS ?

- A toi de le découvrir. Je ne peux pas faire plus que ce que je fais maintenant.

- Arrête tes conneries. Tu te présentes comme le sage, le guide, l'homme providentiel, mais t'en dis à peine assez pour que j'avance, et certainement pas assez pour que je m'en tire, t'es au courant ?

- Oui. Je me sers de toi. Tu t'en es pas rendu compte ? 

- Quoi ?

Il s'est levé -d'une manière lente et peu assurée-, a sorti un bâton allongé de je ne sais où et m'a frappé super fort.

- Réglons ça entre hommes, Dannie.

Il me toisait et ça avait le don de me foutre sacrément en rogne. Les flammes sont revenues courir sur mes bras. Je dégainai ma basse et me mis en garde, sourcils tellement froncés que tu pourrais surfer sur mon arcade. Ce malade mental allait prendre le tarif. 
Je n'ai rien trouvé de mieux que le terme "psycho" à lui balancer en même temps que ma basse brûlante dans les gencives. 

- J'aime pas les "s" impurs, ça me va pas, par contre, "Siko", ça me plaît déjà vachement plus.

Il m'a frappé à nouveau, en plein dans les côtes. Mon feu s'est intensifié à la suite d'un bruit sourd indiquant qu'une ou deux côtes avaient cédé.

Je me suis jeté sur lui et lui ai carré un coup de basse brûlante dans la face. Une énorme traînée de feu a déchiré la pièce en deux. Pas de place pour la douleur, et rien à foutre d'avoir été cassé par les derniers évènements et mon retour violent dans le réel d'après la fin du monde.

Il m'a souri. 

- Ca fait combien de temps que tu me connais ? Depuis combien de temps tu me surveilles ?

Il m'a répondu d'un coup de bâton que j'ai plus ou moins paré et c'est là que le combat a vraiment commencé. Je ne saurais pas dire si je me battais plus contre lui que contre les questions qui se posaient avec la délicatesse d'un éléphant bourré dans un champ de cannabis en feu, mais hors de question d'accepter l'idée qu'il se soit servi de moi. 

Peu importe à quel point les évènements récents m'avaient affaibli, je mobilisais mes dernières forces à la manière d'un écrivain insomniaque qui donnait tout après son premier café conséquent à une nuit sans rêves.

Aux gerbes de sang que dégagaient parfois mes coups portant toute la puissance de ma rancune, j'en induis à la fois que Siko possédait ici un corps bien physique, contrairement à ses apparences précédentes, mais aussi que ma basse brûlante était en réalité une arme plus tranchante que contondante.

Pour autant, il serait utopique - ou vaniteux - de tenter de vous faire croire que je menais le duel. En effet, je galérais ici ma race, les coups de Siko étant particulièrement violents, en dépit du fait qu'ils n'étaient portés que par un simple bâton. Son allonge dépassait la mienne, et son arme étant de toute évidence plus légère et maniable que ma basse, il disposait de plusieurs avantages conséquents; sans compter que je ne maîtrise pas mon feu, et que, si je suis capable de lui coller de gros dégâts d'un seul coup, la rotondité de la salle joue en ma défaveur, étant donné la difficulté de manier une basse de 5 kg dans un duel d'attaques rapides au rythme imposé par la légèreté de son arme. Le feu vient compenser, jaillissant de mes bras et des mes jambes, augmentant ma puissance, ma vitesse, me permettant de lui mettre de violentes bouffes de ma main libre pour l'interrompre avant de lui placer un coup de basse brûlant destructeur.
Pourtant, pour chaque décharge d'énergie que je lui place, il finit toujours par trouver la faille dans ma garde pour me remettre la même, sans pouvoirs, juste avec son foutu bâton. Et il me pète la gueule. Ca devient vraiment dur de tenir. Je me concentre. Je laisse le feu s'exprimer. Je sais que je suis plus fort avec lui, je l'ai déjà vu.

A la fin d'une longue succession d'attaques, contre-attaques et parades, mon souffle se raccourcit et ma basse s'alourdit. Siko, puisque c'est comme ça qu'il voulait qu'on l'appelle, me balança un dernier coup qui me désarma et me cloua au mur, autour des flammes qui commençaient à s'éteindre. J'ai entendu un bruit tranchant, et en ai déduit que ma basse s'était enfoncée dans le plancher.

- Essaie pas de me faire croire que tu t'es pas demandé pourquoi je suis venu te chercher ? Pourquoi j'ai déployé autant d'énergie uniquement pour te parler ?

Mon feu diminuait, sans pour autant s'éteindre. J'ai rassemblé mes dernières forces pour le repousser et lui coller une droite brûlante dans la mâchoire. Son chapeau tomba par terre. 

- Merci, Dan, sourit-il.

Il toussa du sang et se courba légèrement.

- Va au diable, lâchai-je.

Je ne sais pas trop pourquoi j'ai dit ça. Peut-être que l'ambiance si particulière de cette apocalypse me donnait des bouffées manichéistes.

- Crois-moi, là d'où je viens et là où je retourne, c'est pire.

- Pas sûr.

- Peu importe. Descends chercher des fioles dans l'étagère du bar. Garde-les pour plus tard. Ensuite remonte ici et prend la porte brillante.

- Y'en a pas. 

- Y'en aura une dans 5 minutes. Je vais devoir y aller, grâce à toi y'a du boulot qui m'attend. Depuis ce bar, tu peux atteindre la plupart des strates. Sers-toi des portes. Ensuite tu sais quoi faire. J'ai toute confiance en toi.

Il commença à s'affairer autour du mur de la pièce rouge auquel j'avais foutu le feu quelques minutes auparavant.

Je soupirai. "Grâce à moi"... Que voulait-il dire ? Ca semblait important mais impossible de mettre le doigt dessus pour le moment.

La seule conclusion que j'arrivais à tirer de cet improbable enchaînement d'évènements, c'est qu'il ne faut faire confiance à personne. Tout remettre en cause, que ce soit ce qui m'arrive ou ce qu'on me dit. Je me retrouvai hébété avec la sale impression tenace que mon inconscient avait compris, mais qu'il allait me falloir un sacré paquet de temps pour que ces données me soient révélées consciemment. Et je trouve ça ultrafrustrant.

J'ai allumé une clope et suivi les instructions de Siko, mais je n'ai trouvé qu'une seule fiole, et c'est pas faute d'avoir retourné chaque étagère pour être sûr.

Basse sur le dos, potion dans la poche et clope aux lèvres, je n'avais plus rien à faire ici. Direction l'escalier vers la redroom, histoire de voir de quel vortex il va être question cette fois, et de me focaliser là-dessus en oubliant que si jamais il me dit la vérité, les 2 derniers que j'ai traversés n'étaient pas de son fait.

Une porte. Impeccablement placée sur le mur, comme si elle avait toujours été là et que si je ne l'avais pas vue plus tôt, c'était simplement parce que je n'y avais pas fait attention. Mais une porte blanche sur un mur rouge, non, franchement, là, on me la fait pas.

Je me suis pris une putain de tornade mentale quand je l'ai ouverte. Le vortex aspirait toutes les parties intangibles de mon être en premier lieu, et je ressentis d'une conviction sincère que c'est parce qu'il est lui-même constitué de la même matière, de la même énergie, que ce sont ces corps éthériques et mentaux qu'il focalise, car le corps physique ne peut que nécéssairement suivre dans un espace où la réalité structurelle est si faible.

En clair, je voyageais dans le temps et/ou l'espace en un seul pas, pendant lequel une infinité de choses, de couleurs, de sensations, se déclenchaient, se déployaient, m'absorbaient.

Au centre du vortex se produisit un truc étrange. Toutes les ondes et les courbes de mille couleurs disparurent sans prévenir, comme si le temps lui-même s'arrêtait et que je n'étais plus qu'un point de conscience témoin du phénomène.

" Et il reste pédant, ayant la volonté, sans même être conscient qu'il n'a pas la raison."

"Et il reste // sans même être conscient qu'il n'a pas la raison"

"Et il reste // pour toute l'éternité."

" La peur prend l'apparence qu'on lui donne."

Impossible d'identifier ces voix, que je considérais, ou plutôt sentais, comme des sons primordiaux, enfermés ici à la manière d'une boîte de Pandore qui serait également l'origine de l'Univers, le début du temps et de la matière.


Il y eut un énorme burst de lumière blanche. Une lumière douce et chaude. J'ai souri malgré moi en passant de l'autre côté. Le passage dans le vortex était terminé et je sentais sans pouvoir l'expliquer qu'il n'y avait pas à avoir peur. Pire, j'avais même la conviction étrange qu'à aucun moment mon être n'avait été désintégré quelque part pour être réintégré ailleurs, ce qui me fit me poser longuement une question de fond afin de savoir si j'étais toujours le même, et si j'étais toujours un être incarné, ou si la fin du monde m'avait fait mourir, nous avait fait tous mourir, pour nous réintégrer autrement dans un nouveau paradigme de réalité(s).

J'étais sur le campus, dans la brume. A quelques mètres de moi, de nombreuses silhouettes s'en détachaient. Des singes, comme ceux que j'avais affrontés avec Solenne juste après la fin du monde.

J'ai dégainé ma basse, comme un samourai, mais en moins classe.

- Mademoiselle, il semblerait que nous soyons amenés à nous côtoyer dans des circonstances plus qu'imprévues, mais puisque c'est visiblement le cas... Si on s'appellait par nos prénoms ?


Je suis un gros nul incapable de trier le vrai du faux dans tout le bordel qui m'entoure, mais je garde quand même un peu d'humour. Tout n'est pas perdu.


Vendredi 14 avril 2017 à 20:45

 

 



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J'ai toujours rêvé d'une vie normale à base de câlins le matin et de repas qui stackent au restau U à midi, d'opérations refaisage de monde au bar le soir et de fausses prises de têtes sur des débats à la con qui nous font délirer suffisamment pour apprécier le plaisir d'être ensemble dans toute son intensité.

J'ai toujours rêvé d'une vie à base de révisions pour se mettre la pression, pression qui nous fera avoir nos exams, exams qui nous trouveront un boulot, boulot qui nous permettra d'assurer notre futur, de le rendre moins incertain, et par là-même de nous donner des chances aussi solides que possible de continuer à faire de la musique, des films, de la radio, et tout ce qui nous fait sentir vivants au plus profond de nous-mêmes.

Quand elle est entrée en scène, une partie de moi continuait d'espérer que cette «vie normale» aurait lieu un jour, même si j'ai jamais vraiment été foutu de la mériter. C'est mon côté innocent.

Je me suis plus jamais senti seul depuis, au point de presqu'oublier pourquoi je voyais son père depuis tout ce temps. 
D'ailleurs, au passage : Mon psy fait aussi «père de la fille de mes rêves». Y'a que moi qui trouve ça louche ? Je n'ai jamais vraiment cru aux coïncidences, et c'est pas avec tout ce qui m'est arrivé ces derniers jours que je vais refuser de m'extrémiser sur cette vision des choses.

Et quand j'y repense, Doc était pas mal péremptoire quand je l'ai capté la veille de la fin du monde, entre son mépris total de ma soirée prévue et son "Soyez là". J'avais d'abord pensé qu'il voulait se donner un style Humphrey Bogart, mais maintenant que je revois ces éléments, je ne peux m'empêcher de me rendre compte qu'il jouait un certain rôle, à ce moment-là. Il allait me falloir le retrouver pour y voir plus clair. Probable qu'il savait certaines choses par rapport à la fin du monde, et peut-même les avait-il apprises de Solenne, qui n'avait pas été particulièrement impressionnée par les monstres ou par son expérience de statue de sel ramenée à la vie par le baiser de l'antihéros pas ladin pour deux sous. Ca expliquerait aussi son délire à peine surjoué de l'abri antiatomique et la facilité avec laquelle je l'ai dissuadée de mener son entreprise à bien, du coup plus si déconcertante.

Ca ne voulait dire qu'une chose : Solenne est partie dans ce vortex d'elle-même, et elle savait exactement ce qu'elle faisait.

Siko a raison, elle me cache des choses. La retrouver restait ma priorité, mais elle prenait de plus en plus des allures d'enquête. 

Stimulant. Excitant. Parfait. 

Il fallait aussi retrouver les autres. Seb, Pierrot et Kepa étaient là avec moi ce soir où notre réalité s'est arrêtée, ils devraient donc logiquement être ici eux aussi. Il était temps de partir. 

- Par ici, Mademoiselle. 

Et de se battre.

Oui, je parle à mon instrument, oui. Elle est tout ce qu'il me reste du réel pour le moment, et en plus elle s'est trouvée un nom, alors qu'est-ce qui m'empêche de lui parler ?

Le campus est saturé de brume, on y voit pas à vingt mètres. Ca va vite m'énerver. En attendant je m'allume une clope et réfléchis encore un peu. Pourquoi ai-je été envoyé ici ? Il y a forcément une bonne raison, comme la dernière fois. C'est sans doute là que s'est retrouvé l'un des nôtres, et parce que j'ai aidé Siko, il m'aide à son tour. Il semble avoir besoin de nous en tant qu'équipe. Je m'attends à ce que les autres aient eux aussi développé des pouvoirs, mais dans quel but, au final ? 

RAAH. Je jette rageusement ma clope contre le sol, mon regard colérique fixé droit devant moi, en l'occurence sur la grande face vitrée de la fac, et je sens quelque chose de chaud et délicieux se concentrer en moi. C'est profond, c'est puissant, et ça me dépasse totalement.

Le libérer est jouissif. J'explose dans une colonne de fumée et un million d'étincelles, de flammes et autres éclats brûlants. Un truc épique, dantesque et incroyable vient de se produire. 

Je ressens aussitôt la plus grande joie et la plus grande tristesse en même temps. Toute mon explosion de colère est rentrée en moi et me laisse haletant, à genoux, au milieu du campus.

Je dégaine une clope en levant les yeux autour de moi pour me rendre compte qu'il n'y a plus de brume. J'esquisse un sourire, je le soupire, plutôt, en me calant ma clope entre les lèvres. Je l'allume d'un doigt et bascule en arrière, m'étale au sol et respire sans penser.

Tout va bien se passer.

Je finis par me relever, ma cigarette encore brûlante entre mes doigts.

La musique étrangement fascinante que j'avais déjà entendue au bar a repris son élévation dans l'atmosphère et je me suis mis à rire.  L'endroit est totalement vide, en plus, même les corps des singes rouges et noirs que j'ai affrontés en arrivant ont disparu.

J'étais en plein dans Silent Hill. J'avais piqué le 3 à Kepa pour le faire à la maison sauf que Solenne s'y est intéressée de près et j'ai pas pu lui rendre avant qu'elle l'ait fini trois fois. 

 

Finalement elle était là, la vie normale. 

Je continue à rire en regardant le ciel encore un peu brumeux. C'était beau, d'une de ces beautés calmes et sans couleur.

Maintenant tapons un léger actor's studio. Où irait une personne normale si elle se retrouvait ici ? Dans un coin convivial, sans doute, pour lui rappeller l'insouciance du monde réel qui n'existait plus et surtout parce que c'est là que n'importe quelle créature  grégaire  sociale s'attendrait à retrouver ses semblables.

Cap sur la cafet à mesure que la brume reprend ses droits. 


Je suis entré. La porte grinçait légèrement. A part le contour de la porte qui était rouge, tout le reste de l'édifice était monochromatique. Du gris, moche et terne. 

C'est marrant de voir à quel point cet endroit si familier résonne maintenant comme complètement étranger. La vibration qu'il dégage est intéressante, différente du campus à proprement parler.

Je me suis baladé du côté du self.  Pas la moindre bouffe dans les bacs. Pas de plateaux, de couverts ni même d'assiettes.

 

 

Le côté snack n'est pas mieux fourni, mais la machine à café a l'air de fonctionner. Je me demande quelle heure il est, mais puisqu'il y a eu une compression temporelle selon Siko, cette question n'a pas vraiment de sens. Juste un réflexe du monde réel. J'allais devoir m'en débarrasser si je voulais survivre. Ou peut-être le garder, voire le transcender. Je ne savais pas encore. Je me suis fait deux grands cafés, en me retenant de m'en faire un troisième. Razzia du côté des sucrettes. J'ai calé le tout sur un plateau attrapé au passage et suis allé me caler sur une table en sortant une nouvelle cigarette.

Le café/clope, y'a que ça de vrai. J'ai posé ma basse à côté de moi et me suis délecté du plaisir de pouvoir enfin m'asseoir.
J'allumai ma cigarette en soupirant d'aise, me focalisant autant que faire se peut sur l'instant pour me régénérer au maximum.

- Je peux ? Ou t'attends du monde ?

La fille que j'imaginais le moins revoir se tenait devant moi avec un café dans la main. J'avais dû me plonger un peu trop dans ma semi-méditation pour entendre le percolateur. Ou alors il est froid et elle est ici depuis plus longtemps que moi. Quoiqu'il en soit, elle m'avait perturbé.

- Salut Sonia. Je pensais pas te revoir.

- Moi non plus, et encore moins être arrachée à ma soirée aussi brutalement.

Elle me toisa sans mépris.

- Ceci dit, si tu préfères, je me casse direct, ça nous évitera à tous les deux une belle prise de tête.

- Non. Reste.

- Je suis sûre que t'as plus rien à foutre de moi depuis des années.

- Conneries.

Sonia, yeux bleu profond et dense chevelure d'or. Celle que je n'ai jamais cessée de compter parmi mes plus proches amis malgré toutes les années de silence qui auraient normalement dû nous séparer, sans compter son sale caractère et son insupportable propension au mutisme prolongé.

 

 

Elle s'est assise sans me quitter des yeux.

- Hej, bro, ça fait un bail.

Sa cohérence relationnelle laisse mille fois plus à désirer que la mienne, probablement parce que dans mon cas, Solenne est passée par là.

- Tu te fous de ma gueule ? Après toutes ces putains d'années de silence ?

- Je tente d'initier un retour de manière non seulement socialement acceptable, mais aussi fluide et respectable. T'as de toute évidence pas avancé d'un iota depuis la dernière fois. 

Ton sale caractère non plus.

- Et tu croyais que j'allais accepter ça sans te renvoyer à la gueule à quel point t'es une connasse irrespectueuse ?

- J'étais au fond, j'avais besoin de temps pour gérer ça.

- Et moi j'étais là, t'avais qu'à m'en parler. C'est pas comme si j'avais pu t'écouter et t'aider à t'en sortir.

- Mes problèmes regardent que moi.

- Je pensais que c'était de ma faute.

- Range ton ego deux minutes, Dan. T'es bien moins pire que ce que tu crois.

- Si tu me connais tant que ça, t'as dû te rendre compte que tu pouvais te confier à moi.

- J'ai jamais dit que j'étais quelqu'un de bien ni que je voulais aller mieux. J'avais besoin de faire mes erreurs et de rester au fond le temps nécéssaire pour remonter de moi-même. Sans ça j'aurais pas pu m'en sortir.

 

 

J'ai gardé le silence et l'ai regardée. Son visage était moins souriant que la dernière fois que je l'avais vue. Elle était moins maquillée aussi, plus sobrement, plus subtilement. Elle n'en était que plus belle. Elle croisa mon regard et ses jambes, puis s'ébouriffa les cheveux.

- Assez parlé de moi. A toi, maintenant. Qu'est-ce qu'elle donne, ta vie, depuis le temps ? insista-t-elle sur la dernière phrase.

- Oh, trois fois rien. J'ai rencontré la femme de ma vie, on a monté un groupe, ça commençait à marcher, et après il y a eu tous ces trucs, alors on s'est retrouvés séparés et du coup je la cherche, avec les amis qui étaient avec nous ce soir-là, et ensuite c'est encore monté d'un cran dans le bizarre ce qui fait que j'ai du boulot devant moi, en plus de toutes ces personnes à retrouver. Comme d'hab, quoi.

- Maintenant que j'ai bien été polie comme il faut, tu vas me dire ce que c'est que ça.

Elle balança son téléphone sur la table, qui rebondit légèrement en glissant vers moi. Il indiquait qu'il était très exactement ??:??, que nous étions le ??/??/???? et qu'il faisait ??° dehors, malgré un temps plutôt brumeux.

- Au moins ton baromètre fonctionne toujours, tu risques pas d'attraper froid.

- Ta gueule et parle, monsieur le grand détective : Qu'est-ce que tu sais sur la fin du monde ? 

Et c'est parti pour le duel de bluffs. Je lui fais passer les règles du jeu d'une question assortie d'un regard profond-sourcils-froncés-viens-donc-skater-sur-mon-arcade.

- Ca fait combien de temps que tu es là ?

- Comme je te l'ai dit tout à l'heure, j'ai été arrachée à ma soirée sans aucune raison, je me suis retrouvée transportée ici et j'ai à peine eu le temps de me faire un café avant de te trouver. Qu'est-ce que tu sais sur ce qui se passe ? insista-t-elle.

Très peu crédible. Mais accordons-lui pour le moment. 

- Je ne suis pas encore sûr pour le moment, mentis-je.

- Mec, arrête de te foutre de ma gueule. Je t'ai pas attendu pour me rendre compte que c'était la fin du monde, j'ai juste eu à regarder mon portable et par la fenêtre: On est dans une putain de ville fantôme, les gens et les voitures ont disparu, y'a cette saloperie de brume partout, de la musique qui sort aléatoirement de je ne sais où, t'es la première personne que je croise depuis que je suis ici et tu oses me dire que t'as pas une de tes théories de génie pour donner un sens à toute cette merde ? C'est pas parce qu'on se parle plus depuis des années que j'ai oublié comment tu fonctionnes, alors arrête de me prendre pour une conne !

J'ai pris mon temps avant de briser mon propre silence. Je suis si idiot que je n'ai pas pensé une seule fois à regarder mon téléphone depuis que je suis arrivé dans cette nouvelle réalité. Et je hais le poker. Je soupirai.

- Ce qu'il y a sur ton portable est la preuve de la compression temporelle à l'origine de la fin du monde.

- Tu te rends compte du nombre d'incohérences concentrées dans cette phrase ?

- Oui. Même si l'énergie temporelle était magnétique et faisait tourner les aiguilles des montres comme dans tous les mauvais scénars de SF, ça aurait pas le moindre impact sur un téléphone, où l'horloge est synchronisée avec celle du réseau, réseau que tu captes sans pourtant que son nom soit affiché,  ce qui implique logiquement qu'il y a quelque chose, quelqu'un au-dessus de nous qui gère ce réseau, et donc cet endroit; et surtout que cette chose veut nous maintenir dans le flou.

- D'après toi on serait dans une simulation ?

- C'est possible, mais j'en doute. 

- Développe. T'en sais plus que moi, visiblement.

- Avant la fin du monde, une entité est venue me voir pour me prévenir. Elle pouvait prendre différentes formes -

- Ca pouvait être un acteur. Ou plusieurs, me coupa-t-elle.

- Les acteurs se transforment pas en lapins pour sortir de chez toi par la fenêtre. Et si je te raconte ce qui s'est passé de mon côté ces dernières heures - ou jours- tu laisseras vite tomber tes théories conspirationnistes.

- Surprends-moi.

- J'ai voyagé dans le temps et les réalités, lâchai-je en m'allumant une clope avec le doigt. Et selon toute vraisemblance, j'ai été guidé par cette entité.

16/20 en mise en scène, pour l'effort. Dire ça m'a rendu plus léger. Ses yeux se sont ouverts tout grands. Elle regardait derrière moi. Je me retournai aussi vite que possible, ma main rejoignant le manche de ma basse.

Je n'avais pas entendu l'énorme singe pousser la porte de la cafet, trop occupé que j'étais à réfléchir. Mes doigts se sont serrés pendant que je me levais de table pour me mettre en garde.

Bien plus gros que les autres que j'avais affrontés jusque-là, il se dirigeait vers nous à pas pesants, avant de tourner à gauche.

On s'est regardés sans rien comprendre. 

C'est à cet instant que le demi-mur séparant les deux rangées de table explosa littéralement. J'ai lâché ma basse et me suis jeté sur Sonia pour éviter le pire mais c'était un bloc de béton qui était assis à sa place.

- Non...

Les bras m'en sont tombés, et les genoux aussi. Mon diaphragme essaie de pleurer, mon esprit essaie de comprendre, mais je n'arrive pas à formuler mes idées et quand je lève les yeux vers le singe assassin, je ne peux plus répondre de rien.

Il se tient là, en face de moi, sans bouger.

Je brûle de l'intérieur d'une volonté aussi déterminée que désespérée. Fondamentale.

Ai ramassé ma basse via main droite, sauté sur lui et frappé de toutes mes forces. 

Hurlement guttural hors de ma gorge . Singe fait trois mètres de haut et pèse cinq fois mon poids. Peu importe.

Feu accompagne mon déchaînement et court sur ma peau et ma basse. N'étais plus que colère, haine et vengeance. Feu augmente mon allonge, me permet d'aller chercher son visage. 

Singe recula en hurlant. Avais brûlé un de ses yeux. Trouvai la force de lui gueuler une phrase pour connaître sa nature.
Pas de réponse. Là-dessus m'a balancé un direct au visage, m'a envoyé voler contre mur le plus proche. Douleur atroce mais toujours entier. Os ont craqué, impossible à contrer, malgré les flammes qui m'ont sauvé, bloquant majeure partie de l'impact.

Enchaîne avec son poing dans mon visage. Nouveau vol plané d'une belle dizaine de mètres, à travers la cafet. Feu concentré sur mon dos à l'atterrissage une fois de plus. Survécu.

Devient difficile de respirer.

Me frappa une troisième fois. Encore une fois protégé par le feu, mais toujours pas assez pour pas en souffrir. 
Il continue.  Réussi à dévier son poing d'un coup de basse suffisamment puissant. A mon tour.

Me suis déchaîné. Ni douleur ni besoin de respirer. Il rugit. S'est préparé à contre-attaquer et c'est là que tout allait se jouer.

- Si je tombe, tu tombes avec moi, lâchai-je dans un râle.

L'incendie s'intensifie en moi. Forme une boule de feu de ma main libre, bien déterminé à tout lui mettre.

Précipité sur lui, tous muscles bandés, David contre Goliath, certain d'y laisser ma peau.

Chargez.

Boule de feu le prend de court et me laisse ouvertures pour frapper de toutes mes forces jusqu'à ne plus en avoir.

Plus besoin. Il était inerte et mes yeux hagards restaient fixés sur lui alors que j'haletais et que les flammes rentraient en moi. 


Je pris appui sur ma basse pour me relever et me diriger vers le corps de Sonia. D'un mouvement sec des avant-bras, je me suis remis à brûler et me servis de ces dernières ressources pour soulever le pan de mur qui s'était effondré sur elle.
L'intégralité de mon dos a craqué très fort, au point qu'une partie de mes flammes durent s'y diriger pour maintenir ma stabilité. J'ai repoussé le bloc de béton et me suis effondré sur un rouleau de papier-toilette.

 

 

 

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