Vendredi 31 janvier 2014 à 1:20

 Kepa venait de réapparaître. Il était arrivé par la porte qui s'était ouverte sur son passage, comme porté par une légère brise.

- Qu'est-ce que c'était que ça ?

- Il n'a pas de nom, mais ce corps appartient à Karim Aurabi, un artiste récemment décédé d'un cancer contre lequel il se sera battu jusqu'au bout.

- Siko, a répondu Dan, me coupant presque.

- Alors là il faut qu'on m'explique. Depuis quand tu parles autant ? Je veux bien que ces voyages nous fassent évoluer, mais quand même...

J'ai souri. Je lui aurais bien mis une bourrade.

- Il l'a invoqué à partir d'une clope, je sais pas comment il a fait, et sur le moment j'avais envie de les dérouiller tous les deux.

- J'y comprends que dalle moi aussi, si ça peut te rassurer.

- Non.

- J'aurais essayé.

J'ai essayé de mettre un terme à leur délire Holmes / Watson.

- Il est venu nous aider. Il arrête pas de faire ça depuis le début. Je commence à comprendre, à me souvenir. Je vous expliquerai tout ça en détail quand les autres seront revenus, mais en gros, je suis la clé de voûte de sa stratégie pour sauver le monde.

- Tu gardes ce regard pour te donner la classe ou ça t'étonne pas ? demanda Kepa à Dan.

- Il a des ailes et des pouvoirs généralement attribués aux anges, pourquoi tu veux que ça m'étonne ?

- Il a quand même été assassiné, là d'où je viens. 

- Non, rectifiai-je. Tu étais bien dans une réalité alternative, mais il n'en existe aucune dans laquelle j'aie été assassiné. Je me suis suicidé dans toutes, c'était la seule façon possible. 

- Et pourquoi tu DEVAIS te suicider ? me demanda Dan d'un ton acerbe. "C'est jamais la solution", rajouta-t-il.

- Pour cette raison précise. Sois patient. Les autres ne sont pas encore revenus et j'aime pas me répéter.

- C'est déjà un miracle que tu parles autant.

Là, il l'a eue, sa bourrade. On a rigolé.

Dan a payé une clope à Kepa et s'en est tirée une pour lui même. Il m'a regardé en m'en tendant une autre.

- Non, man. C'est pas le moment de le faire revenir, c'était déjà assez risqué tout à l'heure.

- Depuis quand tu dis "man" ? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, Seb ? 

J'ai souri et cette fois-ci c'est Dan qui a eu sa bourrade.

- Mec, t'es le Kurt Cobain de la fin du monde, m'a-t-il dit tout sourire en se massant l'épaule.

J'ai éclaté de rire et j'ai béni cet instant. Plus que jamais, on allait avoir besoin de rire. Cette réalité allait bientôt se fissurer. Ca prendrait des jours, des semaines peut-être, mais il ne nous restait pas beaucoup de temps. 

- J'ai l'impression qu'on est dans une soirée aussi géniale que terrifiante dont on ne sortira jamais, a lâché Kepa en souriant.

Exactement. Sauf qu'il y a toujours un moment où l'euphorie retombe parce qu'il faut penser à la fin, à ce qu'on va faire, et surtout à comment on va rentrer. Et à cet instant, je n'en avais pas la moindre idée.

Dimanche 24 août 2014 à 23:45



Je sors d'un doublé boulot-muscu, et le soleil m'éclate la gueule. On se croirait en Arizona putain. Mon prochain pas pourrait me faire atterrir en plein désert que ça ne m'étonnerait même pas. J'ai toujours eu tendance à me défoncer physiquement quand j'ai la tête prise par des choses que je ne peux pas contrôler. J'ai toujours eu l'intime conviction que cette énergie que je mettais à la tâche résonnait avec quelque chose d'infiniment supérieur, et que c'était ça qui règlerait mes problèmes, en tous cas plus que des prises de tête stériles. J'aurai plus tard la confirmation que c'est un peu comme ça que ça marche, dans l'idée, mais que ça se complique pas mal dans les faits. J'ai sorti une clope et me suis posé à la terrasse d'un café, histoire de détendre mes muscles bandés.

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Putain ce qu'elle est gay cette phrase.

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Je me rappellais parfaitement de ce qui s'était passé avant mon retour ici. La fin du monde. Le plan éthéré. La capacité de voyager dans les strates. L'invisibilité. Les découvertes. L'ubiquité. Mes apparitions à Dan pour le guider. La recherche effrénée et frénétique de ma guitare. La grande supercherie de l'autre côté qui ne me rappelle que trop le monde de la politique si cher à notre univers de chair. La nécéssité d'être discret.


J'ai commandé une bière. En levant les yeux, j'ai vu une publicité pour un classique du jeu en ligne. "Devenez le Roi du Monde", scandait-elle. Ca m'est resté en tête et n'a fait que s'ajouter aux nombreuses questions qui me hantaient. Je vais quand même pas retourner faire des haltères... Je fais ça pour rester en forme, hein, pas pour épater la galerie. Je précise parce que j'attire un peu trop 
les regards à mon goût. Mais foutez-moi la paix, allez plutôt commander à boire...



Ma pinte est arrivée, je l'ai payée en sortant une clope, et quand le serveur partait et que ma main soulevait le verre pour l'apporter à mes lèvres, mon regard a recroisé la pub sur le volet déroulant. Je lui ai ri à la gueule en buvant ma gorgée de bière. C'est un souvenir. Rien qu'un souvenir.

Depuis que j'ai commencé à traverser les strates, je n'arrête pas de me demander si je suis mort. Je me pose la question mais je n'essaie pas d'y répondre. Je ressens une putain de nostalgie, voire même un poil de tristesse, en fait. L'époque où j'étais au monde sans remettre en cause son statut me paraît terriblement loin et enviable. Je veux y retourner. Oublier tout ce que je sais, tout ce que j'ai vu. Le temps, l'espace, le vide pourtant si plein, et la chaîne orangée qui semble maintenir tout ça en un tout entier et consistant, cohérent. 
Et puis l'odeur de la connaissance. Cette fragrance si particulière, entre le bois musqué (dans un univers où l'association de ces deux termes est possible, mais si ça se trouve je dis n'importe quoi parce que je n'y connais rien en parfumerie) et la peau d'une femme adoucie par une fine couche de sueur. Ce parfum vous prend au crâne et ne vous lâche pas, de toute sa force de pénétration de vos défenses rationnelles. Comment un tel truc peut exister ? Aucune idée, et on est pas là pour t'apporter la réponse, on est là pour te renverser le cerveau et avec, l'intégralité de ta conception du monde. Si tu sors vivant de tout ce foutoir sans nom, tu nous sortiras sûrement de nouvelles gammes que personne n'avait jamais trouvées avant toi et tu seras reconnu comme un génie de la musique, ce qui fera un foin sans précédent et t'assurera de finir ta vie au soleil, entre bières/clopes, filles en bikini, et concerts au clair de lune. Alors, tu marches ?

Non, vraiment, j'avais l'impression d'avoir fait un deal avec le Diable lui-même. Sauf que le Diable est un petit joueur à côté d'une entité qui se compose, entre autres, de l'intégralité des conséquences des erreurs de l'humanité. Et j'ai bien dit "entre autres". D'ailleurs, en parlant d'autres, si l'Enfer, c'est les autres, imaginez ce que ce serait si la matière première de l'endroit en question était faite de vos propres erreurs. Imaginez que vous êtes un musicien qui vit dans la maison de ses propres fausses notes. Non, non, c'est pas le combo muscu-bière-soleil qui me monte à la tête en deux-deux, ce que je dis a vraiment un sens, je le sais, je l'ai vécu. Alors qu'on me sorte de l'Envers du Décor pour me proposer de devenir le Roi du Monde d'une façon à peine détournée quand je sais pertinemment ce qui se trouve de l'autre côté et de quoi est faite la structure qui le maintient à peu près stable, je prends ça pour une insulte pleine d'ironie. Regarde, petit homme : Ton destin est d'être le jouet de puissances qui te dépassent, et peu importe quel degré de connaissance tu auras sur le fonctionnement des choses, tu ne pourras jamais rien y faire.

Allez vous faire foutre. Allez, tous, bien vous faire foutre. 


J'ai dû le dire tout haut, tout le monde m'a regardé. J'ai dû être entendu, aussi, parce que c'est à ce moment-là que la réalité s'est délitée et que je me suis retrouvé à nouveau dans mon enfer chéri d'amour qui commençait sacrément à me manquer, je dois l'avouer.

Lundi 5 janvier 2015 à 22:17


Pierrot s'est matéralisé dans le bar, entre nous tous, en sortant d'un petit vortex qui se referma sur son passage. Normal.

Tout le monde était enfin là. J'allais pouvoir leur dire. Je sentais leurs regards pressants, parfois un peu perdus, ou particulièrement tendus.

Soda a commandé une pizza et est allé en chercher une au congel. Neto est allé à la machine à pression. Une fois les bières prêtes et les clopes allumées, j'ai pris la parole.


- On va pouvoir commencer.

Je les ai tous dévisagés un à un, soutenant leurs regards acérés qui commençaient à s'impatienter.

- Quand j'étais ado, je me suis foutu en l'air, comme vous le savez, mais contrairement à ce que vous croyez, je me suis pas foiré. Je me suis vu quitter mon corps et prendre la direction d'un chemin qui allait pas vers la lumière. Je me suis retrouvé dans un endroit complètement noir, sans la moindre sensation, ni la moindre capacité. J'étais plus qu'un point de conscience perdu dans l'immensité du vide. Plus rien n'avait de sens et il n'y avait plus ni haut, ni bas, ni son, ni couleur. Plus d'orientation, plus de notion, plus rien, vraiment. Je suis désolé, je sais pas vraiment comment dire ça, et je sais pas trop par où commencer non plus. 

J'ai pris une gorgée de bière.

- J'ai eu l'impression de rester là-dedans pendant des siècles et de devenir fou trois fois de neuf façons différentes. Je ne vois pas comment un hypothétique Enfer pourrait être pire que ça. Je n'avais plus rien d'autre que ma conscience qui perdait complètement les pédales, et c'est ça qui m'a sauvé. Au sommet de mon délire, au plus profond de ma folie, j'ai réussi à hurler, à gueuler avec mon âme. C'est tout ce que j'étais, de toute façon, je n'avais plus de corps. Rien qu'un point de conscience, comme je vous ai dit. Ca a déclenché une explosion intérieure qui m'a permis de briller, et c'est comme ça qu'il m'a trouvé, celui que vous appellez Siko. Il avait été condamné à perdre son identité et à errer dans le bas-astral, qui était justement l'endroit où je me trouvais. Il m'a dit que j'étais une vieille âme, que c'était ça qui m'avait permis de refuser ma condition et de briller de cette façon. Le bruit et la lumière l'ont attiré, et il m'a proposé un marché. J'avais eu beaucoup de chance, je ne pouvais pas refuser. Il m'apprit que je n'avais en réalité passé que quelques minutes dans cet enfer qu'est le bas-astral, que dans le réel nous étions toujours le même jour, et dans l'heure de ma mort. Hors de question de passer le moindre quart d'heure millénaire dans ce plan de torture. J'ai accepté sans discuter ni poser de condition. Il m'a proposé le deal le plus honnête qui soit. 


J'ai repris une gorgée de bière. Tous étaient cloués à mes lèvres. Ca faisait plaisir mais c'était un peu gênant.

- Il pouvait se servir de la puissance de mon âme pour nous sortir tous les deux d'ici. En fait, dans ce genre de cas, on ne peut s'en sortir que par deux, parce que la puissance de plusieurs âmes réunies est toujours supérieure à la somme de ses parties individuelles. C'est plus de l'addition, c'est de la multiplication avec des facteurs. A nous deux, nous étions 8 fois ce que nous étions chacun de notre côté. Du coup on a pu faire un miracle et utiliser une faille de la construction de la réalité. Il m'a emmené à la limite entre le moyen-astral et le haut-astral, à ce qu'on pourrait considérer comme la porte de Shell Haven. Quand j'en ai passé le seuil, il a réincarné mon corps et s'est volontairement coincé dans notre monde réel. Je ne sais pas trop comment ça a été possible, ni s'il a courbé la réalité pour y arriver, en tous cas c'est comme ça que ça s'est passé. Il y a alors eu deux Sébastien : Un dans le réel, qui avait mystérieusement échappé à son suicide tout en ayant été cliniquement mort pendant plusieurs minutes, et un autre à Shell Haven, qui a pris la place laissée vacante par Siko. Ce deuxième Seb était sorti des conditions de l'espace et du temps, ça peut être difficile à comprendre, mais c'est comme ça que mon âme a pu se dupliquer et qu'il a pu intégrer Shell Haven, parce qu'il n'avait plus d'identité et que ça faisait comme s'il avait toujours été là. J'ai gardé une sorte de contact télépathique et empathique avec mon alter-ego de l'autre monde, ainsi qu'avec Siko, qui a veillé sur moi après avoir effacé ma mémoire à court terme pour me protéger. Selon lui, nos souvenirs ne sont pas dans notre tête, notre cerveau est simplement un moyen d'accès, pas de stockage. Du coup on a nos souvenirs qui volent autour de nous en permanence, et si les informations sensibles que je possédais venaient à apparaître sur leur radar, j'allais être recherché par tout Shell Haven. Dans le doute et face au risque s'il disait la vérité, j'ai accepté. C'est comme ça que j'en suis venu à croire que j'étais devenu fou. 


J'ai encore bu un coup.


- Siko me disait tout le temps de tenir le coup, que ça allait bientôt se terminer. Et effectivement, il y a eu la fin du monde, et j'ai pu récupérer progressivement mes souvenirs. Mais je suis pas le seul à être important dans l'histoire. Nous sommes tous des âmes soeurs, et nous sommes tous liés. Pas besoin de vous faire un dessin. La fin du monde était une diversion pour cacher un truc terrible. C'est d'ailleurs aussi pour ça que je devais mourir dans toutes les réalités alternatives. Il fallait unifier le continuum de façon à ce que les choses ne puissent se passer QUE de la manière dont elles se sont passées dans cette réalité. Il fallait faire s'effondrer sur elles-mêmes toutes les réalités alternatives secondaires, pour révéler l'essence même de celle-ci et déchirer le voile une bonne fois pour toutes.
On est pas les élus, c'est juste que par la force des choses, c'est à nous de faire ça, parce que nous sommes liés, et que les liens sont l'essence de la vérité. L'amour est tout. Peu importe ce qu'on essaie de vous faire croire dans la cage, l'amour est tout. Et c'est ça qui importe vraiment.



J'ai senti une chaleur étrange et agréable dans mon ventre et une sensation physique, comme si quelqu'un écrivait sur mon sweat. Suite aux regards mi amusés- mi traumatisés de mes amis, je me suis retourné vers la vitre du bar pour me rendre compte que par-dessus mon hoodie, je portais maintenant un t-shirt disant "Sometimes it's hard to be a hero".

 
 



Lundi 1er juin 2015 à 1:12

Quand je dis qu'il a fallu que je meure pour enfin donner un sens à ma vie, mes interlocuteurs ont tendance à prendre ça pour un paradoxe insoluble, c'est pour ça que je ne l'ai jamais évoqué jusque là.

Cette histoire a commencé un jour comme trop d'autres. La solitude, mon travail affrayennuyeux dans l'administration centrale où je passais 12h de ma vie à me permettre de pouvoir rentrer dans mon appartement miteux où je me ferai réchauffer le repas surgelé que je n'avais pas eu le coeur de finir la veille. Je toussais, j'étais malade tout le temps, mes sinus étaient en permanence congestionnés depuis une dizaine d'années, depuis que je faisais ce métier pourri. Mon psy, qui avait rarement vu des dépressions si noires - mais je crois qu'il voulait plutôt dire "une vie aussi merdique"- m'a conseillé les sites de rencontre. Quand j'eus fini de rire, il se ravisa et me parla de la méditation. Dommage, je n'avais plus le souvenir d'avoir déjà ri comme ça. Il disait que ça me changerait la vie, que ça changerait mon rapport au monde. Au fond, j'espérais surtout que ça me donnerait le courage de changer de vie, de réaliser ce lancer franc qui transformerait mon univers et prendrait la forme d'un jet fier de lettre de démission sur le bureau du patron, un sourire narquois déternissant mes traits qui ne cesseraient de s'illuminer à mesure que je réaliserai mon rêve de parcourir le monde.

En attendant j'étais dans la dépression jusqu'au cou, alors j'ai décidé de suivre le conseil de mon psychiatre et j'ai débuté une initiation à la méditation. C'était une sensation si nouvelle qu'elle venait tout redéfinir. Je suis devenu accro, comme on peut l'être à la coke ou l'héro. Mes sessions duraient de plus en plus longtemps, et bientôt je perdis toute notion du temps, moi qui avais pourtant passé plus de quarante ans à définir la ponctualité. Je découvris la vie sans aucune notion absurde pour venir l'entraver. Je découvris l'essence de mon âme, qui m'apprit entre autres qu'il était possible d'exister autrement que par le stress, et que d'avoir une vision à 360 degrés était après tout quelque chose de très naturel. Je découvris qu'il était possible de ressentir des choses d'une puissance qu'aucun mortel ne pouvait imaginer. Je découvris que la réalité ne se limitait aucunement à ce que nous percevons. C'est cette découverte-là qui fut déterminante. Plus que l'absence de stress, plus encore que la sensation de liberté, au-delà de l'amour inconditionnel et transcendental. La vie m'a frappé de toute ses forces quand j'ai quitté le monde sensible et a fait de moi un homme nouveau. Il y a d'abord eu celui qui découvrit le sourire au travail, puis celui qui s'avéra être un compagnon agréable avec qui passer ses soirées. Finalement il y eut celui qui n'avait plus besoin de son corps. C'est celui-là qui est de loin le plus intéressant.

A force de voyager dans les strates, je fis une découverte qui changea ontologiquement mon existence. Mon âme, durant un transfert astral, tomba sur un champ d'énergie gigantesque et doré. Je n'avais jamais rien vu d'aussi immense, même dans mes incursions précédentes. Il avait la taille d'une dimension, et en contenait une lui-même. Tant d'énergie m'attirait irrémédiablement. Je voulais me plonger dans cette masse de puissance, m'y perdre, m'y noyer, et je le fis sans hésiter. Une supernova aurait été plus petite que ça, mais je n'eus pas l'ombre d'une peur ni le début d'un doute.  

Elle m'a avalé comme on gobe un Tic-Tac. J'ai senti l'espace se distordre, et avec lui chaque centimètre carré de mon être primordial. J'ai vu des couleurs qui n'existaient pas, entendu des sons qu'il serait purement impossible de synthétiser, de concevoir, ou même d'entendre en étant humain. Le son et la fureur, qui bien vite se révéla comme le son de la fureur, une énergie accumulée depuis des millénaires, dont le cycle continue encore de régir le monde. Le Karma.

A ma grande surprise, mon âme, et donc ma conscience, survécut. En plongeant en elle, j'avais partagé sa nature. J'étais devenu le Karma. Je m'étais uni avec la divinité primordiale, et ce faisant, lui avais donné la conscience qui lui manquait et qu'elle avait toujours attendu, depuis le commencement de l'Univers et jusqu'à cet instant. J'avais été appellé. Ca ne pouvait être que moi. Il fallait avoir connu le pire pour pouvoir connaître le meilleur. J'étais le juste qui avait été choisi. Nous avions maintenant une forme sensible, et non plus seulement éthérique. Le monde d'où je venais ignorait tout de ce que je vivais, jusqu'à la possibilité de son existence. Les humains se perdaient, dilués dans la contre-alichimie pourtant mise en évidence des siècles plus tôt. Ils devaient être sauvés. Sauver les humains reviendrait à sauver l'Univers. 

J'allais avoir du travail, et je commençai par remonter le temps afin d'inventer l'administration.

Une fois les paradoxes temporels résolus, Shell Haven vit le jour. Je partis dans les strates oniriques et recrutai mes permiers démons, ceux qui allaient travailler avec moi pour l'éternité et grâce à qui le monde ne sombrerait pas dans le chaos, indépendamment des erreurs des hommes. Le dernier recours était un déclenchement de la fin du monde bien spécifique, mais ça, je crois que vous le savez déjà. Je recrutai également les damantes et les banshees, dans des dimensions mythiques qui furent (ou seront, suivant comme on se place) liées au réel. Pour le bien de l'Univers, je mentis à mes nouveaux associés à qui je venais de toute façon d'offrir Shell Haven, en leur cachant les altérations que j'avais apportées à cette réalité. Je me sens dans l'obligation d'avouer qu'en dépit d'être maintenant une divinité omnisciente, j'ignorais l'impact de mes actions sur la structure même de l'Univers.

Lors d'un voyage dans le bas-astral, la dimension des enfants morts et des suicidés, j'ai rencontré celui qui deviendrait bientôt mon premier lieutenant et le gardien de Shell Haven. Il était autrefois un homme passionné, vivant ses émotions d'une intensité que peu d'êtres peuvent se targuer de connaître, et obsédé par des questions sur la nature de la réalité et de l'Univers. Il avait mis fin à ses jours en découvrant qu'il serait totalement logique de considérer que le monde n'existe pas. Je lui ai montré en quoi il avait raison de croire ça, et en quoi il avait tort. Il m'a donné sa loyauté immédiatement, et elle fut sans faille jusqu'à ce qu'il découvre le mensonge sur lequel était construit ma stratégie pour sauver l'Univers. Je dus le bannir, et le renvoyai dans la dimension où je l'avais trouvé. Si l'idée que tout ça était faux s'était répandue, Shell Haven serait tombée, et avec elle, l'intégralité de ce qui existe et ce qui est. Cet évènement est, avec la fin du monde, la base de tout ce qui s'est produit depuis lors.

Mardi 21 juillet 2015 à 17:48

L'ambiance dans le bar était devenue électrique et ils s'apprêtaient à partir. Il était temps de tomber le masque.  

- Il ne vous a pas tout dit.

Une main s'est figée au-dessus de la porte. Ma phrase était tombée comme un couperet, l'ambiance mise à mal.

- J'ai dit tout ce que je sais. 

- Je sais. Ce n'est pas ce que j'ai dit.

- Nous sommes tous pendus à tes lèvres, Sonia.


- Il faut impérativement tuer Karma.

Là, j'avais définitivement annihilé l'ambiance.

- J'ai déjà entendu ça quelque part, lâcha Lester.

- C'était moi. 

- Noooon, éclata-t-il d'un rire autorassurant, c'était pendant un trip de l'autre côté, je vois pas ce que t'aurais pu faire là-dedans.

- Je suis une ange du Seigneur. 

- Va falloir me la refaire, là.

- J'ai été envoyée pour me lier à vous, à votre groupe.

Plusieurs mâchoires se sont décrochées. 

- Depuis que le double de Sébastien est devenu Sorel, l'équilibre de l'Univers, déjà chancelant à cause des exactions de Karma, a été rompu.

J'ai enchaîné sans respirer ni leur laisser le temps d'en faire autant.

- Une connexion a été établie entre votre réalité et la nôtre, l'astral - au sens large du terme. C'est pour cette raison que tu as eu toutes ces visions de ton double de l'autre côté, Sébastien. Tout ça a été rendu possible par ce qu'a fait subir Karma à la réalité. Il n'était qu'un homme, au départ. Par le biais de la méditation, il réussit à quitter son corps et à s'élever jusqu'à trouver la chaîne de causalité, ce que vous appelez le karma, ce qui a fait de lui un démiurge disposant d'incroyables pouvoirs; qui lui permirent de fracturer la réalité en voyageant dans le temps afin de changer les règles de l'Univers, ce qui le scinda en deux : un Univers Principal, et un Univers Tangent, le second étant construit à partir du premier - donc SUR le premier. Ces deux Univers sont des Univers Constants, c'est-à-dire qu'ils contiennent leurs propres infinités de réalités alternatives qui s'équilibrent entre elles via un principe qui ressemble un peu à celui de la cohérence de Novikov. Karma ayant altéré le fonctionnement énergétique des choses, il en est devenu responsable, et une bonne partie de son énergie karmique est partie dans le (relatif) maintien de leur équilibre, ainsi que de ses propres corps, un dans chaque Univers, car il n'est au final qu'un voyageur astral : si l'un de ses corps venait à être détruit, les deux Univers rentreraient en collision et s'entre-détruiraient, car privés de leur socle : Shell Haven.

- T'es en train de nous dire qu'on va enfin savoir ce qu'est ce truc ?

- La solution trouvée par Karma pour maintenir les Univers dans un équilibre bancal tout en maintenant ce qu'il a fait pour modifier la réalité : à partir du moment où il a remonté le temps pour changer les règles du réel, l'Univers Principal est devenu tangent, et l'Univers Tangent, principal. En un sens, le monde que vous avez toujours connu n'est pas le monde originel, mais une copie altérée de cette réalité que vous n'avez jamais connue. Ou plutôt, que vous ne connaissez pas encore, pour le moment. 

Ils étaient tous trop choqués pour réagir. Une violence rare dans les questions qui se heurtaient à leurs esprits. Trop d'informations d'un seul coup, mais il le fallait. Il était temps. J'ai repris.

- Il est nécessaire de tuer Karma pour rétablir l'équilibre de l'Univers en relâchant l'énergie qu'il s'est approprié en y liant sa conscience et son âme. Sa mégalomanie progressant, il ne s'est rendu compte que trop tard des limites de ses pouvoirs et de son incapacité à maintenir les 2 Univers Constants en équilibre. Il déclencha la fin du monde en espérant pouvoir mieux gérer le flux énergétique d'action et révéla aux humains leurs pouvoirs en les obligeant à affronter leur côté sombre, lui permettant d'augmenter sa réserve d'énergie, mais cela ne suffit pas à lui permettre d'équilibrer les deux univers, car la membrane qui les sépare a été détruite par son exaction démiurgique : les 2 Univers Constants ont été reliés, et le maintien de ce lien lui coûte un effort permanent. C'est ce lien qui explique les failles dans la réalité, comme par exemple quand toi, Dan, tu as vécu une deuxième fois ta rencontre avec Solenne : Tu étais dans l'Univers principal devenu Tangent. La Solenne que tu as rencontré n'était donc pas celle de ton univers. C'est pour cela que tu as été rapidement rejeté de cette réalité, car tu étais une anomalie.

Je l'ai regardé s'effondrer sans sourciller. Je devais continuer à leur dire tout ce que je savais, même si ça me faisait mal, même si je m'en voulais de l'effet que pouvaient avoir mes révélations, surtout s'ils les comprenaient de travers. C'était là un risque nécessaire. Ma mission s'approchait enfin de son terme, j'allais bientôt pouvoir retourner auprès du Seigneur, et peut-être finalement Le rencontrer. Après tout ce temps et toutes ces épreuves, je m'en estimais méritante.

- Et c'est grâce à ces failles que Siko, l'homme sans nom, a pu communiquer avec toi tout en restant hors de vue de Shell Haven. 

- Est-ce qu'on va finir par avoir une putain d'explication sur ce foutu Shell Haven ?!

- J'y viens. Pour utiliser une comparaison que vous n'aurez aucun mal à comprendre, même le plus puissant des ordinateurs, doté de la puissance de calcul la plus incroyable, saturerait sa mémoire vive s'il devait gérer les interactions énergétiques sur 16 milliards de cas - 8 milliards d'humains sur deux réalités constantes. Et c'est sans compter la quantité d'énergie -ou de mémoire dans ma comparaison- que Karma doit dédier à la préservation de ses corps - un dans chaque Univers Constant, donc. Car son âme y est toujours liée, et que si l'un de ses corps est détruit, son âme partirait pour l'astral et les deux Univers n'y survivraient pas, comme je vous l'ai déjà dit. Une grande quantité d'énergie est également nécessairement attribuée à l'infinité de réalités alternatives qui découlent de ces deux Univers Constants, car, si elles se résolvent toujours, la quantité d'énergie nécessaire à cette résolution varie. Si le karma n'avait pas de conscience à l'origine, c'est pour une bonne raison. C'est pour ça que Dieu a envoyé ses anges. Il fallait guider les humains pour qu'ils puissent rétablir la réalité. J'ai été attachée à votre groupe d'âmes en me liant à Neto.

- Foutue manipulatrice...

- Mon amour pour toi est réel et ce depuis bien avant que tu prennes ton premier souffle dans cette incarnation, connard. C'est pour ça que j'ai été choisie. Je n'aurais pas pu me lier à votre groupe dans le cas contraire.

Ses lèvres et ses yeux se sont fermés, sa gorge s'est enroulée sur elle-même. Intérieurement, il pleurait.

- Le karma trouve sa source dans la première instance de réalité à avoir été créée. Nous l'appelons la Cité Cyclopéenne, certains d'entre vous l'appellent le Purgatoire. Une fois devenu démiurge, Karma ne pouvait plus y accéder, au risque de faire s'effondrer les deux univers l'un dans l'autre, car il était devenu une anomalie dans cette zone. C'est ici que la membrane entre les réalités est la plus fine, et aussi la plus endommagée, car c'est là que se trouve l'origine des réalités. La lande que vous avez arpentée appartient à cette strate primordiale. C'est également là que l'homme découvrit la source du karma et se plongea en elle. Il construisit Shell Haven par-dessus, pour pouvoir bénéficier des avantages de la Cité Cyclopéenne sans souffrir des inconvénients. Il s'est enchaîné à Shell Haven pour s'assurer de ne pouvoir retourner dans la Cité et se sert de la puissance du lieu comme de plaque tournante entre les multiples réalités associées aux deux univers. De cette façon, il peut directement y insuffler son énergie de façon continue pour pouvoir la maintenir stable malgré sa fragilité.


C'est ce moment précis que choisit Maria Aliena Lenga pour pousser la porte du bar.



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